Bruyant mais impuissant
Savez-vous ce qu’est un castrat ? C’est un chanteur dont on peut — ou non — apprécier la voix très aiguë, qui a été, comme son nom l’indique, castré. On l’entend beaucoup, c’est sûr ; il chante fort, certes ; mais fondamentalement, il est impuissant. Eh bien, c’est la définition même de la dissidence sur internet.
Il me semble que nous assistons en ce moment à un phénomène tout à fait fascinant : celui de la création d’une véritable bulle sur internet, extrêmement bruyante et extrêmement active, mais dont la vigueur virtuelle est inversement proportionnelle à son influence dans le réel.
Au point même que, dans le domaine politique et intellectuel, le succès croissant que l’on peut rencontrer sur les réseaux sociaux (nombre de vues, de likes, de retweets, etc.) est, paradoxalement, le signe d’un insuccès croissant dans le monde effectif. En gros, plus vous avez de l’influence dans cette sphère, moins vous en avez dans la vraie politique, et vice et versa.
Et de fait, il existe désormais un écosystème numérique dans lequel des influenceurs, analystes et idéologues enregistrent des centaines de milliers de vues en racontant des choses que seuls eux racontent (et pour cause), mais qui n’ont aucune espèce d’incidence sur le pouvoir et la société.
Aux États-Unis par exemple, les impressionnantes audiences de podcasteurs comme Candace Owens, Tucker Carlson ou encore Nick Fuentes, pour ne citer qu’eux, ne changent pas d’un iota la politique de Donald Trump, et ne semblent pas influencer tant que cela l’évolution du Parti républicain.
Les successeurs annoncés de Trump, que sont Marco Rubio, aux influences néoconservatrices, et J. D. Vance, aux influences néoréactionnaires, sont tous deux aux antipodes de cette « retarded right » (c’est ainsi qu’on l’appelle aux États-Unis) ou « dissidente » (comme on l’appelle ici, en France).
En France, c’est exactement la même chose. Les évolutions effectives de la droite et du pouvoir n’ont que faire du petit monde dissident d’internet. Hormis quelques radiations souverainistes pro-russes passant par certains interstices du système médiatique Bolloré, essentiellement via Philippe de Villiers, la séparation entre monde réel et monde virtuel semble de plus en plus marquée.
Jordan Bardella, futur concret de la droite et peut-être du pouvoir dès 2027, ne présente en tout cas aucun marqueur de cette bulle dissidente. D’ailleurs, celle-ci ne manque pas une occasion de le rappeler (elle déteste Bardella).
Le pays irréel
Pour résumer en termes maurrassiens, il y existe non seulement un pays réel et un pays légal, mais il y a aussi, désormais, un pays irréel qui prospère sur internet, et seulement sur internet.
D’ailleurs, ce pays vit désormais de ses propres informations. Il y a encore dix ou vingt ans, les médias de la « réinfosphère » sur internet avaient pour vocation de commenter et de critiquer les informations issues des canaux classiques. Il s’agissait de produire un contre-discours. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La dissidence a désormais ses propres médias, qui produisent directement, à présent, une contre-information. Au point qu’il n’y a plus de dialogue possible entre le mainstream et le dissident, même sur un ton conflictuel, car les deux ne voient tout simplement plus les mêmes choses.
Il est en effet frappant de constater à quel point le monde informatif de cette dissidence numérique n’a plus rien à voir avec le réel. Je ne saurais par où commencer si je devais dresser la liste des absurdités totales que l’on peut désormais entendre dans ce milieu, sans que cela n’affecte le moins du monde leur crédibilité auprès d’un public emprisonné dans cette nouvelle bulle informative, qui n’est au fond qu’une bulle algorithmique.
Un tel nous jure que nous ne serons jamais déconfinés durant l’épisode Covid (Soral), un autre nous annonce qu’il détient les vrais chiffres de la guerre en Ukraine, selon lesquels les Ukrainiens auraient perdu plus de 500 000 hommes quand les Russes n’en auraient perdu que « 50 000 » (Aberkane), et j’en passe et des meilleurs, qui vont du trivial (la bite à Brigitte) au très sérieux (leur géopolitique ubuesque, qui se trompe neuf fois sur dix).
Deux jours à peine après le déclenchement de la guerre en Iran par Trump, on pouvait voir leurs idéologues les plus fringants annoncer que l’Iran avait déjà gagné la guerre, ou qu’Israël était sur le point de s’effondrer. Comme la Russie a déjà gagné la guerre depuis 2022 et va la gagner la semaine prochaine, toutes les semaines, depuis quatre ans. Tout est ainsi, à l’avenant.
Mais je le répète : cela n’a aucune importance pour leur public. En fait, cette bulle algorithmique dissidente nous renvoie à la caverne de Platon. Nous avons effectivement affaire à des gens qui ne regardent plus la réalité qu’à travers les ombres de YouTube, TikTok et Facebook ; la réalité n’a plus aucune importance pour eux, puisqu’ils ne la voient même plus.
Il y a, dans ce désir de réalités alternatives, un phénomène anthropologique sur lequel je reviendrai un jour. On peut le comprendre avec Platon, mais aussi avec Nietzsche, car il s’exprime ici une volonté nihiliste d’arrière-monde sécularisé, en réponse à la frustration face au monde tel qu’il est. J’aimerais également mettre cela en parallèle avec la pensée de Clément Rosset, à savoir l’impérieuse nécessité de toujours créer un double du réel pour en supporter, ou plutôt en oublier, les affres.
Ils ne proposent RIEN (et c’est à cela qu’on les reconnaît)
Mais ce n’est pas le sujet de cette adresse aux dissidents en bonne santé mentale. Ce qui m’importe ici est de leur faire comprendre que leur sphère est une chorale de castrats, et que toute leur idéologie, prise dans toutes ses nuances, est à la fois cause et vecteur d’impuissance.
Écoutez sérieusement les personnalités majeures de la dissidence, et demandez-vous ce qu’elles proposent vraiment. Vous n’y trouverez jamais rien de concret, ou du moins, rien de possible — donc, dans mon monde, rien de vrai.
En effet, quelle est la finalité effective, palpable et incarnée du projet dissident ?
Que Philippot ou Asselineau devienne président de la République ? Surprise : ça n’arrivera jamais (et d’ailleurs, si, par extraordinaire, l’un d’eux dépassait un jour 10 % d’intentions de vote, leur propre public dissident finirait par se détourner de lui, en voyant partout des preuves qu’il serait « entré dans le système »).
Que la Russie envahisse la France pour mettre à la place de notre président un dirigeant « patriote » (c’est, vous remarquerez, le seul programme de Soral, qui espère, je cite, « rentrer un jour en France sur un char russe ») ? Surprise : ça n’arrivera jamais.
Que tous les Juifs soient réduits au silence, emprisonnés, déplacés, ou pourquoi pas exterminés ? Surprise : ça n’arrivera jamais. S’ils ont survécu pendant 3000 ans, et notamment à l’une des plus grandes puissances au monde au XXe siècle, ce n’est pas vous et votre ami Karim le djihadiste (ou chauffeur VTC) qui allez faire quoi que ce soit.
Que les États-Unis, l’Europe, l’Occident s’effondrent, que les BRICS prennent le pouvoir dans le monde et permettent l’avènement d’un nouvel ordre mondial multipolaire évidemment pacifique et bienheureux ? Surprise : ça n’arrivera pas de sitôt, et de toute façon, vous seriez surpris de l’état de ce nouveau monde, qui serait loin d’être plus pacifique que celui d’aujourd’hui.
Que le peuple frexiteur, anti-mondialisation, « patriote », fasse la révolution et renverse les élites globalistes pédo-criminelles satanistes ? Surprise : ça n’arrivera pas, et de surcroît, ces élites 100 % malveillantes qui dirigeraient absolument tout n’existent que dans votre esprit, ou plutôt dans le théâtre d’ombres de votre caverne numérique.
Autrement dit, toute dissidence est une voie de garage, une voie sans issue. Son rôle est de critiquer sans cesse le pouvoir via les réseaux sociaux, de fabriquer une réalité alternative, et de ne rien proposer de sérieux ni de possible.
Nihilisme dissident
Pire, il s’agit même de décourager au maximum toute initiative concrète. Puisque ce sont des spécialistes du soupçon permanent, et qu’il leur faut justifier leur propre impuissance à leurs yeux comme à ceux de leur public, tout est fait pour démoraliser les braves gens.
Jugez-en vous-mêmes : tout est sous contrôle, nos maîtres ont toujours dix coups d’avance, les traîtres sont partout, et même l’opposition est, en fait, une « opposition contrôlée ». Évidemment.
Résultat ? N’allez pas voter pour le RN, Bardella ou Zemmour en France. Détournez-vous de Trump et du Parti républicain si vous êtes Américains (Nick Fuentes a carrément appelé à voter pour les Démocrates au prochaines élections). N’essayez pas d’avoir du pouvoir dans votre pays, puisque si vous cherchez à en avoir, c’est que vous êtes dans la compromission, et que si vous en avez, c’est que vous êtes contrôlés. En définitive, ne faites rien.
Si ! Critiquez sur internet, et insultez ceux qui veulent faire quelque chose et se bougent (comme les Némésis). Mais surtout restez bien dans votre bulle, bien dans votre aigreur, bien dans votre stérilité, et n’oubliez pas de consommer les produits dérivés de ceux qui vous expliquent à longueur de journée que le monde réel est plein de pourris, de traîtres et de maîtres au pouvoir démesuré que, eux, bien sûr, combattent courageusement (en tweetant et en faisant des vidéos).
Pour illustrer cette dissidence, Curtis Yarvin utilise l’image du chien qui aboie sans cesse derrière la voiture, laquelle représenterait le pouvoir, mais qui se trouverait bien démuni s’il avait la possibilité de la rattraper effectivement. Et de toute façon, il ne le peut pas. Il est fait pour aboyer sur internet et ne peut rien faire d’autre. Le dissident n’est qu’un chien qui aboie ; les réseaux sociaux sont son chenil, sa niche.
Sortir de la caverne de Platon (et des trolls)
Voilà pourquoi je veux mettre en garde les dissidents de bonne composition mentale, parce qu’il y en a (peut-être un dixième des effectifs). Cette sphère est le domaine des castrats, des gens qui se destinent à l’impuissance. Il est même possible que certains cercles de pouvoir s’en accommodent parfaitement.
À la manière des « nids de frelons » que les Américains avaient laissés se mettre en place en Irak et en Syrie pour rassembler les islamistes afin de les neutraliser plus facilement, il est envisageable que ces cercles dissidents soient comme des pompes à opposants, utilisées pour les neutraliser en les sortant complètement, et pour de bon, du monde réel.
Aussi, je ne saurais trop insister auprès des dissidents de bonne foi en leur disant que, contrairement à tout ce que leur racontent leurs idéologues préférés, il y a bien des choses à faire dans le monde réel, que nous pouvons encore gagner (bien que l’urgence soit là) non pour transformer de fond en comble le monde, mais pour faire de notre mieux (oui, nous sommes de droite).
Et que nous sommes tous appelés à prendre le plus de pouvoir possible dans la société en nous y impliquant au maximum, en sachant être stratèges, tacticiens, malins, et surtout en regardant la réalité bien en face, avec toutes les contraintes qu’elle nous impose, mais aussi avec toutes les promesses qu’elle recèle.
Si vous voulez vraiment avoir une influence sur la réalité et le pouvoir, sortez donc de cette bulle algorithmique qui vous fait prendre des vessies pour des lanternes et cherche à vous détourner du monde réel.
Cessez d’être idéalistes (car, au fond, c’est bien là le problème : cette dissidence est profondément idéaliste, au sens commun comme au sens philosophique du terme), et demandez-vous plutôt ce qu’il est possible de faire, concrètement, modestement, là, à votre échelle, pour arranger les choses, pour aller dans le bon sens.
Coupez un peu internet et allez vous impliquer en politique, gagner de l’argent, monter en grade, gagner en influence, fonder une famille, aider les gens dans votre paroisse, votre campagne ou votre quartier — ou que sais-je encore. Des choses pratiques, concrètes, réelles : le vrai monde se branle totalement de vos analyses à la noix sur les « vrais dirigeants de ce monde » ou sur la fin de l’empire américain.
En un mot, la dissidence, c’est l’impuissance. L’impuissance qui aboie ou chante comme un castrat, et qui, parce qu’elle n’a plus de couilles, ne songe qu’à casser celles de ceux qui ont encore des projets concrets pour améliorer les choses à leur échelle.
Aux esprits sains perdus dans cette dissidence, je répète donc mon message : sortez de votre caverne algorithmique, laissez les troglodytes et autres trolls entre eux, tournant sur eux-mêmes et insultant le monde entier, et venez prendre le soleil avant qu’il ne soit trop tard.
Julien Rochedy
(Forcément payé 10000$ par la CIA du Mossad pour écrire ce petit texte)


