La guerre civile idéologique entre souverainistes-dissidents et identitaires de droite

La guerre civile idéologique entre souverainistes-dissidents et identitaires de droite

Depuis quelques années, une fracture ne cesse de se creuser au sein de la droite, en particulier sur internet. Longtemps perçus comme appartenant à un même camp, souverainistes dissidents et identitaires de droite développent désormais des visions du monde de plus en plus incompatibles.

J’ai décidé d’analyser les origines, les logiques et les implications de cette guerre civile idéologique dans un long texte, afin d’aider chacun à se situer et à mieux comprendre l’opposition de sensibilités qui traverse actuellement la droite

 

L'humanité est-elle en voie d'extinction ? Vous lisez La guerre civile idéologique entre souverainistes-dissidents et identitaires de droite 108 minutes

Avant-propos

 

Le texte qui suit se propose d’examiner ce que l’on pourrait appeler une guerre civile idéologique au sein de la droite contemporaine, particulièrement visible dans l’espace numérique, devenu en grande partie le lieu de formation, de diffusion et de structuration des courants politiques. Depuis quelques années, et plus encore récemment, une animosité croissante s’y manifeste entre deux sensibilités distinctes, qui s’expriment principalement sur les réseaux sociaux et les plateformes vidéo, et, dans une moindre mesure, dans les médias audiovisuels traditionnels.

Ces deux ensembles, que je désignerai provisoirement sous les termes de souverainistes-dissidents d’une part, et d’identitaires de droite d’autre part, seront définis et précisés par la suite. Longtemps, ces courants ont été perçus, de l’extérieur, comme appartenant à un même bloc idéologique, fréquemment rangé sous des catégories globalisantes et peu différenciées. Pendant plusieurs décennies, ils ont coexisté dans une relative proximité intellectuelle et politique. Or, l’on observe aujourd’hui un processus de différenciation et de conflictualisation de plus en plus marqué, qui se traduit par des oppositions frontales, des critiques réciproques et une lutte implicite pour la prééminence symbolique au sein de ce que l’on appelle communément l’espace « antisystème » en ligne.

Il est frappant de constater que ces deux pôles, bien qu’abondamment présents dans le débat public numérique, dialoguent rarement de manière directe et structurée. Le plus souvent, ils se définissent l’un par rapport à l’autre à travers des prises de position indirectes, des critiques ou des réfutations, plutôt que par un échange explicite. C’est pourquoi il paraît utile d’en proposer une présentation d’ensemble, en s’efforçant de restituer leurs logiques internes, leurs références et leurs points de divergence, avec le plus de rigueur possible.

Une précision s’impose d’emblée : l’auteur de ces lignes se situe lui-même dans l’un de ces courants, ce qui exclut toute prétention à une neutralité absolue : je suis effectivement un « identitaire de droite » en opposition avec le souverainisme-dissident. J’adopterai néanmoins une posture descriptive et analytique, en cherchant à exposer de manière aussi fidèle que possible les représentations, les arguments et les cadres d’interprétation propres à chacun de ces univers intellectuels. Je crois la chose possible dans la mesure où de très nombreux identitaires de droite sont d’anciens souverainistes dissidents ; par conséquent, ils connaissent parfaitement leur manière de penser et leurs idées. Et c’est précisément parce qu’ils les connaissent trop bien qu’ils ont décidé de s’en détacher, en faisant évoluer leurs approches et leurs réflexions.

Au-delà de la polémique immédiate, l’ambition de ce texte est plus large. Il s’agit de proposer une forme de document d’époque, susceptible de rendre compte de l’état des débats et des lignes de fracture au sein de la droite en 2026. Observer la manière dont des familles de pensée se constituent, s’opposent et se redéfinissent est toujours instructif : ces tensions contribuent à structurer les identités politiques, à orienter les alliances et, plus profondément, à déterminer les catégories par lesquelles une génération interprète le monde. L’analyse de ces oppositions pourra ainsi, peut-être, aider le lecteur à situer les différentes positions en présence et à comprendre les logiques qui les sous-tendent.

 

NB : À l’origine, ce texte a été conçu comme un script destiné à l’enregistrement d’une conférence et présentait, à ce titre, une tonalité résolument orale. N’ayant finalement pas pu procéder à cet enregistrement en raison de problèmes techniques et d’une réorientation de ma chaîne YouTube, j’ai choisi de le reprendre intégralement afin de lui donner une forme plus universitaire. J’ai en effet considéré qu’il pouvait constituer un document d’étude portant sur une frange significative des idées politiques dans l’espace français du premier quart du XXIe siècle.

  

Introduction

 

L’idée de cette analyse s’est imposée à la suite d’un épisode précis, qui a agi comme un révélateur des tensions latentes : l’arrestation de Nicolás Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2026. Cet événement a, une fois encore, suscité des réactions fortement polarisées au sein de l’espace numérique, mettant en lumière l’opposition désormais manifeste entre deux sensibilités idéologiques. D’un côté, les souverainistes-dissidents ont dénoncé ce qu’ils ont interprété comme une ingérence américaine contraire au droit international ; de l’autre, les identitaires de droite ont davantage perçu dans cette opération une démonstration de puissance dirigée contre un régime qu’ils considèrent comme hostile à l’Occident. À travers ces prises de position antagonistes se dessinaient, de manière particulièrement nette, deux visions du monde aujourd’hui en concurrence.

Comprendre les fondements de ces visions et leurs implications respectives permet de mieux saisir l’état actuel de la droite en 2026, ou, plus largement, de l’ensemble des idées classées sous l’étiquette de « droite » ou d’« extrême droite ». Une telle clarification n’a pas seulement un intérêt intellectuel. Elle permet également de situer les lignes de force qui structurent les débats contemporains et, le cas échéant, d’éclairer les choix de chacun face à ces différentes orientations.

Il serait par ailleurs imprudent de considérer ces discussions comme de simples querelles marginales, confinées aux réseaux sociaux. Elles produisent déjà des effets tangibles. Les responsables politiques, leurs entourages, et plus généralement un certain nombre d’acteurs disposant d’un pouvoir de décision, observent de près ces débats et s’en inspirent parfois, directement ou indirectement. Les orientations idéologiques qui s’y cristallisent peuvent ainsi, à terme, nourrir des programmes, des discours et des stratégies politiques. Dans le cas d’une victoire de la droite nationale à l’élection présidentielle française de 2027, on peut aisément imaginer, par exemple, l’émergence d’un pouvoir exécutif davantage influencé par des thématiques souverainistes-dissidentes (Marine Le Pen et ses équipes), ou, à l’inverse, par des cadres d’analyse plus proches des identitaires de droite (Jordan Bardella et son entourage). Ces différences de sensibilité ne sont donc pas sans conséquences, car elles engagent des conceptions distinctes de la nation, de l’Europe, des alliances internationales et des priorités politiques.

 

Avant d’examiner ces courants plus en détail, il convient de préciser les termes employés. L’expression « souverainistes-dissidents » désigne ici une famille intellectuelle relativement large, qui regroupe à la fois des courants souverainistes classiques et ce que l’on a appelé, depuis une vingtaine d’années, la « dissidence » médiatique et politique, présente surtout sur internet et se caractérisant essentiellement par ce qu’il est d’usage d’appeler « complotisme ». Malgré leurs nuances internes, ces milieux partagent souvent des combats communs et manifestent, dans de nombreux cas, une opposition convergente à l’égard de ce qu’ils perçoivent comme le courant identitaire de droite, qu’ils qualifient selon les cas de « racialiste », « d’occidentaliste » ou « d’européiste », « droitardés », voire de « macronistes de droite ». Il en résulte une ligne de fracture qui s’est progressivement creusée entre deux ensembles qui, bien qu’ayant pu partager certains référents ou certaines proximités à l’origine, se sont éloignés au fil du temps, et semblent aujourd’hui engagés dans un processus de différenciation de plus en plus profond.

Il est important d’insister sur le fait qu’il s’agit ici de familles idéologiques, et non de blocs homogènes. Chacune d’elles est traversée par des nuances, des divergences, voire des conflits internes. Il n’existe ni unité doctrinale parfaite du côté souverainiste-dissident, ni cohésion totale du côté identitaire. Néanmoins, malgré cette diversité, on peut observer l’existence de schèmes récurrents, de thèmes dominants et de manières d’interpréter le monde suffisamment cohérents pour justifier, à titre analytique, cette distinction en deux grands ensembles.

 

L’analyse présente commencera par le courant souverainiste-dissident. Il s’agira d’en dégager les traits communs, les références principales, la vision générale qui l’anime, et les positions qu’il adopte, notamment en matière de géopolitique, jusqu’à des questions particulièrement sensibles comme la guerre en Ukraine. L’objectif sera d’en proposer une description aussi exacte que possible, en tenant compte de la diversité de ses figures et de ses expressions publiques.

J’examinerai ensuite le courant des identitaires de droite. Plus récent et encore en cours de structuration, celui-ci s’appuie certes sur des héritages intellectuels anciens, mais cherche également à élaborer sa singularité face aux conditions nouvelles du XXIe siècle. Il se constitue progressivement en école de pensée, avec ses thèmes propres, ses préoccupations centrales et ses analyses spécifiques, souvent en opposition frontale avec celles du souverainisme dissident.

Il ne s’agit pas, dans cette démarche, de distribuer les bons et les mauvais points. La politique est moins affaire de vérité que de perspectives. Les différentes perspectives, points de vue et visions du monde naissent de contextes, d’expériences, de générations, de milieux sociaux, de sensibilités intellectuelles. Chaque époque reconfigure ces perspectives et propose de nouveaux cadres d’interprétation. Ce texte entend ainsi présenter deux manières distinctes de lire la réalité contemporaine. Au lecteur, ensuite, d’apprécier celle qui lui paraît la plus pertinente au regard de sa propre situation, de son expérience et de ses convictions. Commençons donc par l’examen du courant souverainiste-dissident.

 

 

I – Les souverainistes-dissidents

 

Historique 

 

Qui sont les souverainistes-dissidents, que pensent-ils, selon quels cadres d’interprétation raisonnent-ils, et qu’est-ce qui les rapproche malgré la diversité de leurs positions internes ? Pour répondre à ces questions, un détour par la sociologie des générations s’avère utile. Une génération ne se définit pas seulement par l’âge, mais aussi par l’expérience historique et intellectuelle qui façonne une vision commune du monde. En ce sens, les sensibilités politiques ne se succèdent pas simplement : elles se constituent en réaction aux contextes dans lesquels elles ont pris forme.

Au sein de la droite radicale au XXe siècle, on peut identifier une première grande génération intellectuelle s’étendant de l’après-guerre à la fin des années 1970. Celle-ci fut profondément marquée par la lutte contre le communisme, par la confrontation avec l’Union soviétique, par la guerre d’Algérie, et plus largement par le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. Cette période a contribué à structurer un imaginaire politique centré sur la défense de l’Europe et de l’Occident, dans un monde bipolaire où la menace principale apparaissait clairement identifiée.

À partir des années 1980, une nouvelle génération émerge progressivement, porteuse d’autres préoccupations et d’autres lectures du réel. C’est dans ce contexte que se forment les milieux que l’on désigne ici comme souverainistes-dissidents. Cette génération, qui s’étend grosso modo des années 1980 à la première quinzaine des années 2000, se développe dans un environnement très différent : celui de l’hyperpuissance américaine, de la mondialisation économique, de la montée du libéralisme et du progressisme culturel, de la construction européenne accélérée depuis le traité de Maastricht, et du sentiment diffus d’un déclassement de la puissance française. C’est également l’époque où s’intensifient les débats autour de l’immigration, perçue par beaucoup comme l’une des conséquences de l’ouverture économique et des transformations du système international.

Ces expériences historiques contribuent à forger un cadre d’analyse particulier. Là où la génération précédente pensait le monde en termes de confrontation idéologique Est-Ouest, la suivante tend à interpréter les évolutions contemporaines à travers la mondialisation, l’intégration européenne et l’influence américaine. C’est dans cet horizon que se structurent progressivement les discours souverainistes et dissidents, qui trouvent là leur matrice intellectuelle et sociologique.

 Aujourd’hui encore, le cœur de leur public se compose largement de personnes socialisées politiquement durant cette période, même si ces milieux attirent forcément, aussi, des individus plus jeunes. Il ne s’agit pas d’une règle absolue, mais d’une tendance observable : toute génération idéologique tend à recruter prioritairement dans les cohortes qui ont été formées par les mêmes événements historiques.

Il suffit d’observer les images, par exemple celles des Assises de la souveraineté de Philippot, des conférences d’Asselineau, des audiences de TV Libertés, des lecteurs de Front Populaire d’Onfray, ou encore des spectateurs et admirateurs de Philippe de Villiers sur CNews : on y voit beaucoup de cheveux gris, beaucoup de visages appartenant à la tranche d’âge des cinquante à soixante-dix ans. Les groupes militants de cette époque, y compris les plus radicaux — tel le GUD des années 80-90 — ont été profondément imprégnés de cette vision du monde. Rien de plus naturel, au fond : chacun est le fils de son temps.

À côté de cela, on trouve aussi des jeunes vieux, comme Pierre-Yves Rougeyron. Et dans la bouche de l’auteur de ces lignes, l’expression n’a rien d’une insulte. Lui-même reconnaît volontiers avoir été fortement influencé par les anciens, ces fameux « mecs épais » qu’il évoque souvent. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que sa formation intellectuelle s’inscrive dans cette filiation.

Et puis il y a, à l’inverse, des vieux jeunes, si l’on peut dire, comme Jean-Yves Le Gallou, qui, bien qu’appartenant à la génération dissidente souverainiste, demeure curieux des évolutions du monde et attentif à l’esprit de la jeunesse militante. Il apparaît ainsi comme l’un de ceux qui s’affirment clairement identitaire et de droite, restant ainsi ouverts aux transformations de son époque.

 

Pour saisir plus finement ces glissements, l’évolution d’un intellectuel peut parfois servir d’indicateur. Le parcours d’Alain de Benoist est, à cet égard, révélateur de ces transformations. Issu de la Nouvelle Droite des années 1970, milieu initialement marqué par certaines formes d’européisme, d’élitisme, d’intérêt pour la question des « races » et par un fort anticommunisme, il a progressivement déplacé ses centres d’intérêt vers des positions plus critiques à l’égard du libéralisme, de l’américanisation du monde et des logiques globalisatrices. Contre le clivage droite-gauche, populiste, pro-russe, cette évolution, qui le rapproche aujourd’hui de certaines thématiques portées par le souverainisme (citant par exemple désormais Philippe de Villiers dans un éditorial du magazine Éléments) montre à quel point les configurations intellectuelles peuvent se reconfigurer sous l’effet des contextes historiques. Des trajectoires initialement très différentes peuvent ainsi converger vers des conclusions proches, moins par fidélité à une doctrine originelle que sous l’effet de ce que l’on pourrait appeler une sensibilité générationnelle partagée.

Ce phénomène éclaire le rôle structurant des expériences historiques dans la formation des visions du monde. Les appartenances intellectuelles ne se réduisent pas à des filiations doctrinales ; elles sont aussi le produit d’un moment, d’un climat, d’un ensemble de préoccupations dominantes. Lorsque l’on abordera le courant identitaire de droite, il faudra procéder de la même manière : en s’interrogeant sur le monde dans lequel cette sensibilité s’est formée, sur les événements qui ont façonné son imaginaire, et sur les conditions nouvelles qui ont permis l’émergence d’une autre génération idéologique, venue à son tour contester celle qui l’avait précédée. Ainsi se déploie, dans la vie intellectuelle comme dans la vie biologique, une succession de cycles où chaque génération redéfinit ses priorités, ses peurs et ses espérances.

 

Nostalgie originelle

 

Pour comprendre en profondeur le souverainisme dissident, il est essentiel de revenir à ce qui en constitue l’un des ressorts les plus constants, bien qu’il ne soit pas toujours formulé explicitement : une forme de nostalgie structurante. Celle-ci n’est pas seulement un état d’âme, mais un cadre affectif à partir duquel se construit une vision du monde.

La plupart des individus socialisés dans cet univers intellectuel ont grandi dans une France qu’ils ont perçue, rétrospectivement, comme plus stable, plus cohérente et plus confiante dans son avenir. Ils ont connu un pays encore marqué par des formes de tradition, par une certaine homogénéité culturelle, par une prospérité économique notable et par une présence diplomatique et stratégique jugée significative sur la scène internationale. Au fil des décennies, ils ont eu le sentiment d’assister à l’effacement progressif de cet état initial, remplacé par une situation perçue comme dégradée. Cette expérience vécue, étendue sur une vie entière, a contribué à façonner un imaginaire de la perte.

C’est de là que naît, chez beaucoup, ce que l’on pourrait appeler un sentiment décadentiste, non pas au sens du mouvement littéraire de la fin du XIXe siècle, mais comme conviction diffuse que le monde occidental, et la nation en particulier, seraient engagés dans un processus de déclin. La perception d’un passage d’un point initial considéré comme favorable à un état présent jugé plus inquiétant constitue un axe interprétatif central. La période des Trente Glorieuses et ses prolongements immédiats jouent souvent, dans cette perspective, le rôle d’un repère originel : un moment où la croissance économique était forte, où la puissance nationale semblait garantie, et où l’ordre social paraissait plus assuré.

À partir de ce point de référence, la trajectoire historique est ainsi fréquemment pensée sous la forme d’une dégradation progressive. La question politique centrale et quasi exclusive devient alors celle de l’identification des causes de ce basculement. Qu’est-ce qui s’est produit entre cet état initial et la situation actuelle ? Quels processus ont transformé ce qui était perçu comme un âge d’équilibre en un temps d’incertitude ? Cette interrogation, qui procède d’abord d’une expérience sensible avant de devenir une position doctrinale, structure en profondeur le discours souverainiste-dissident. Avant les idées proprement dites, il y a souvent, en amont, une sensation diffuse, une « humeur politique » faite de regret, de comparaison et d’inquiétude.

Cette nostalgie se cristallise autour de certaines figures et de certaines périodes emblématiques. La France gaullienne, les Trente Glorieuses, ou plus largement les décennies d’après-guerre constituent des points d’ancrage récurrents. Pour certains, les références remontent plus loin encore, jusqu’au XIXe siècle, voire à la monarchie, comme dans certaines traditions issues de l’Action française. Mais quelle que soit la profondeur historique mobilisée, l’idée centrale demeure la même : celle d’un pays qui aurait connu une forme d’apogée avant d’entrer dans une phase de déclin. On peut parler ici d’un véritable récit de la chute, qui sert de toile de fond à l’ensemble du raisonnement.

À cette représentation du déclin s’ajoute souvent une valorisation presque mythique de la France elle-même. Dans des registres différents, on retrouve chez des auteurs et des figures publiques très diverses l’image d’un pays porteur d’une mission particulière. Chez Pierre-Yves Rougeyron, par exemple, la France apparaît fréquemment comme un foyer historique de l’idéal, dans une tradition qui rappelle parfois certaines formules attribuées à Clemenceau sur la vocation singulière du pays. Chez Paul-Marie Coûteaux ou François Asselineau, on retrouve l’idée d’une nation construite contre les empires, gardienne de la liberté et de l’indépendance des peuples. D’autres, comme Alain Soral, Michel Onfray ou Didier Maïsto, dans des registres distincts, insistent davantage sur la dimension républicaine, sociale et égalitaire de la tradition française. À l’inverse, certains courants plus marqués par l’héritage catholique évoquent la France comme « fille aînée de l’Église », tandis que d’autres célèbrent la République une et indivisible. Chez des figures plus jeunes comme Rodolphe Cart, on trouve même des formulations qui tendent à sacraliser la nation elle-même – il n’hésite ainsi pas à parler de « déesse France » dans son livre Faire légion – sur un ton désuet qui rappelle le nationalisme quasi religieux du XIXe siècle.  

À travers ces variations, un même fond symbolique se dessine : celui d’une France pensée comme belle, forte, presque idéale dans son passé, et dont l’état présent serait perçu comme un affaiblissement. Le thème du « c’était mieux avant » traverse ainsi de nombreux discours, de Philippe de Villiers à François Asselineau, jusqu’à Alain Soral qui évoque souvent, lui aussi, avec nostalgie, les années 1960. Cette référence récurrente à un âge d’or, réel ou reconstruit, constitue l’un des arrière-plans émotionnels de l’ensemble de cette sensibilité politique.

Il serait excessif de rejeter en bloc ce sentiment. On peut largement le comprendre. La France a effectivement connu, durant des décennies au XXe siècle, une période de prospérité et d’affirmation internationale particulièrement marquée. Mais lorsque la nostalgie devient le principe organisateur d’une vision politique, elle tend à produire un certain type de questionnement : si les choses allaient mieux auparavant et qu’elles vont moins bien aujourd’hui, il faut nécessairement en chercher les causes. À partir de là, la réflexion se structure autour de la recherche des responsables de ce basculement. Selon les sensibilités internes à ce courant, les réponses diffèrent, les hiérarchies de causes varient, les « adversaires » et les « traitres » n’ont pas toujours le même visage. Ce qui compte en revanche, c’est que les adeptes de ce courant aient toujours un ennemi caractérisé pour s’expliquer à eux-mêmes la décadence qu’ils ont traversé des années 60 à aujourd’hui.

Un point de convergence apparaît par conséquent très fréquemment chez eux : la dénonciation des organisations supranationales, et en premier lieu de l’Union européenne, comme facteur central de ce basculement historique.

  

L’ennemi : l’Union européenne

 

Dans le cadre interprétatif propre au souverainisme dissident, l’Union européenne occupe une place centrale. Si la France est perçue comme ayant connu un âge de stabilité, de prospérité et d’influence, puis comme étant entrée dans une phase de déclin, il faut, dans cette logique, identifier l’élément structurant qui aurait provoqué ce basculement. Pour beaucoup de représentants de ce courant, l’intégration européenne constitue précisément ce facteur explicatif majeur : une structure supranationale jugée illégitime, qui aurait progressivement privé les nations de leur souveraineté et, en particulier, affaibli la France.

Cette vision s’appuie sur un récit bien installé dans ces milieux, selon lequel la construction européenne aurait été, dès l’origine, encouragée, voire soutenue, par les États-Unis. Sont régulièrement évoqués, à cet égard, certains travaux ou documents mentionnant des financements américains dans les premières étapes de l’intégration européenne, ainsi que la proximité de certaines figures fondatrices, comme Jean Monnet, avec les cercles d’influence américains. À partir de là, une interprétation plus large se déploie : si des liens ont existé, alors la construction européenne serait intrinsèquement marquée par cette origine et orientée vers un objectif de contrôle indirect des nations européennes. L’Union européenne apparaîtrait ainsi comme un instrument destiné à organiser l’espace continental dans un sens conforme aux intérêts d’une puissance extérieure, au détriment des souverainetés nationales.

Dans certaines variantes plus radicales de ce discours, d’autres généalogies sont également mobilisées. On évoque par exemple, chez certains idéologues, des continuités supposées entre certains projets de réorganisation européenne élaborés sous le Troisième Reich et l’Europe institutionnelle d’après-guerre. La figure de Walter Hallstein, juriste sous le régime nazi puis premier président de la Commission européenne, est fréquemment citée à cet égard. Ces références alimentent l’idée que la construction européenne serait entachée, dans ses origines, de filiations problématiques. Dans ces milieux, l’argument ne vise pas tant à établir une continuité historique rigoureuse qu’à suggérer que l’Union européenne serait le produit de dynamiques extérieures aux peuples et aux nations, et donc suspecte dans son principe même.

À cela s’ajoute, chez certains souverainistes-dissidents, une méfiance marquée à l’égard de l’Allemagne, perçue comme la principale bénéficiaire de l’intégration européenne. On retrouve cette tonalité chez des figures comme Pierre-Yves Rougeyron ou François Asselineau, qui insistent régulièrement sur le poids déterminant des volontés allemandes dans l’organisation de l’Union. L’idée d’une Europe structurée au profit de l’Allemagne, ou du moins déséquilibrée en sa faveur, renforce le sentiment que la France y aurait perdu sa capacité d’initiative.

Au total, l’Union européenne est souvent décrite, dans ce cadre, comme un système largement inféodé à des intérêts économiques et financiers, porteur d’un modèle libéral et globalisé, et éloigné des réalités nationales. Elle serait perçue comme favorisant l’univers de l’argent, promouvant des valeurs culturelles progressistes et limitant les marges de manœuvre démocratiques des États membres. Dans cette représentation, le projet européen n’apparaît pas simplement comme une organisation politique contestable, mais comme un dispositif global qui aurait contribué à affaiblir les nations et à diluer leur souveraineté.

Cette critique se décline ensuite dans plusieurs domaines concrets. Sur la question migratoire, les souverainistes-dissidents soutiennent que l’Union européenne limiterait la capacité des États à contrôler leurs frontières, notamment en raison des accords de Schengen, des politiques de répartition des demandeurs d’asile et des mécanismes juridiques encadrant le regroupement familial. Les amendes infligées à certains États membres, comme la Hongrie, lorsqu’ils refusent certaines orientations européennes, sont souvent citées comme illustration de cette contrainte. L’exemple italien est également fréquemment invoqué : malgré un discours politique très ferme sur l’immigration, le gouvernement de Giorgia Méloni continuerait, selon eux, à accueillir des flux migratoires importants, ce qui serait interprété comme la preuve que l’appartenance à l’Union limite concrètement les politiques nationales, même les mieux intentionnées. Si la présidente du conseil italien continue d’accueillir une forte immigration légale, ce n’est pas en raison de la structure de l’économie italienne, son besoin de main d’œuvre, sa démographie fragile, non : c’est parce qu’elle fait partie du système européiste, lui-même un pion dans un système globale plus large de domination.

Sur le plan économique, l’euro occupe une place centrale dans la critique souverainiste. La monnaie unique est présentée comme ayant principalement profité à l’économie allemande, tout en pénalisant l’industrie française. Trop forte pour la structure productive française, elle aurait contribué à rendre certaines activités moins compétitives et à réduire les marges d’ajustement économiques, notamment en supprimant la possibilité de dévaluer. Dans cette perspective, la souveraineté monétaire apparaît comme un instrument essentiel que la France aurait abandonné et qui, s’il était retrouvé, permettrait selon eux de relancer l’activité et de soutenir l’économie nationale.

La politique commerciale européenne constitue un autre point de contestation majeur. Les accords de libre-échange, qu’il s’agisse du CETA hier ou des discussions autour du Mercosur aujourd’hui, sont interprétés comme des décisions prises au détriment des producteurs locaux, en particulier du monde agricole. L’image d’un marché européen ouvert à des produits étrangers moins chers, issus de normes différentes, alimente l’idée d’une concurrence jugée déloyale et imposée depuis des instances éloignées des réalités concrètes et enracinées.

À ces critiques s’ajoutent celles portant sur les politiques environnementales, les normes techniques et réglementaires, souvent perçues comme excessives et élaborées par des institutions éloignées du contrôle démocratique direct. La figure de la Commission européenne, et notamment celle de sa présidente, est régulièrement mobilisée comme symbole d’un pouvoir technocratique considéré comme peu responsable devant les citoyens.

Pris ensemble, ces éléments dessinent une représentation particulièrement cohérente : celle d’une structure supranationale perçue comme contraignante, voire hostile aux intérêts nationaux, et dont il conviendrait, pour certains, de sortir purement et simplement. Le mot d’ordre du « Frexit » s’inscrit dans cette logique : si l’Union européenne est tenue pour la cause principale du déclin, alors la reconquête de la souveraineté passe nécessairement par la rupture avec elle.

Pourtant, malgré la force de cette critique, les formations politiques prônant explicitement une sortie de l’Union peinent à s’imposer électoralement. Ce décalage entre l’intensité du discours critique et les résultats politiques constitue un point d’interrogation important. Il conduit, au sein du souverainisme dissident, à formuler une autre hypothèse explicative : si, malgré l’ampleur des griefs, les peuples ne rompent pas avec le système européen, c’est peut-être, selon cette lecture, en raison de l’action d’élites politiques, économiques et médiatiques perçues comme profondément attachées au maintien de cet ordre et capables d’en orienter les mécanismes en profondeur.

C’est là qu’apparaît une autre caractéristique structurante de ce courant, qui contribue à rapprocher souverainistes et dissidents : la place accordée à la critique des élites dans l’interprétation de la décadence française, et plus généralement, du mal global.

  

Le populisme et la logique intentionnaliste

 

Il convient, à ce stade, d’apporter une précision importante. Tous les souverainistes ne relèvent pas nécessairement d’un registre complotiste au sens strict, et il serait abusif de confondre l’ensemble de ce courant avec certaines expressions plus radicales de la dissidence sur internet. En revanche, il existe entre souverainisme et dissidence des zones de recouvrement évidentes, et il est frappant de constater que la plupart des figures issues de la sphère dissidente adoptent également une posture souverainiste, notamment dans leur opposition aux structures supranationales qu’elles considèrent comme des instruments de domination ou de dépossession.

Cette proximité tient en grande partie à un socle commun : un populisme assumé et un anti-élitisme marqué. C’est précisément à cet endroit que se noue l’alliance entre souverainistes et dissidents, alliance observable dans de nombreux médias et espaces d’expression en ligne où ces deux sensibilités cohabitent et dialoguent régulièrement, qu’il s’agisse de chaînes YouTube très suivies et d’émissions consacrées à la géopolitique et à la critique du système international.

Le mécanisme qui sous-tend cette convergence est relativement simple. Souverainistes comme dissidents se définissent volontiers comme les porte-voix du « peuple » face à des élites perçues comme déconnectées, hostiles à l’intérêt national et intrinsèquement malveillantes. Le populisme, dans ce cadre, n’est pas seulement une stratégie rhétorique : il constitue un principe d’organisation du discours. Il s’agit de défendre une communauté nationale supposée homogène, vertueuse et laborieuse, contre des groupes dirigeants présentés comme éloignés des réalités, inféodés à des intérêts extérieurs ou guidés par des logiques financières et idéologiques qui ne correspondraient pas à celles du pays.

Cette posture entraîne mécaniquement une focalisation constante sur la question des élites, qui deviennent le point nodal de toute l’analyse politique. Les termes employés varient selon les auteurs et les sensibilités – « caste », « oligarchie », « lobbies », « mondialistes », « européistes », « néolibéraux », « néoconservateurs », « francs-maçons », « juifs », « sionistes » et souvent tout à la fois – mais la structure argumentative demeure largement la même : si la situation du pays se dégrade, c’est qu’elle résulte de décisions prises par des groupes identifiables, agissant en fonction d’intérêts propres.

Ce schème explicatif repose sur ce que l’on pourrait appeler une logique intentionnaliste. Autrement dit, le mal politique n’est pas attribué à des processus structurels ou à des évolutions historiques impersonnelles, non : il est constamment ramené à l’action volontaire de certains groupes ou de certaines personnes. Selon les variantes de ce discours, ces groupes peuvent être désignés différemment. Alain Soral, par exemple, met en avant une lecture centrée sur la communauté juive qu’il considère comme ultradominante et surdéterminante dans l’évolution du monde, tandis que Michel Onfray, moins sulfureux, se contentera d’insister davantage sur la responsabilité des élites qu’il qualifie de « maastrichtiennes ». D’autres encore évoquent les logiques financières globalisées, les institutions européennes ou les réseaux d’influence transnationaux. Ce qui importe ici n’est pas tant la cible précise que la structure du raisonnement : l’idée que les évolutions négatives du monde contemporain ne seraient pas le produit de dynamiques complexes et diffuses, mais la conséquence d’actions intentionnelles menées par des groupes déterminés.

Cette manière de penser peut, dans certains cas, glisser vers des formes plus affirmées de conspirationnisme, même si les degrés varient considérablement d’un idéologue à l’autre. Il existe un écart évident entre les lectures les plus radicales, qui attribuent l’ensemble des maux du monde à une cause unique, et des analyses plus modérées qui mettent simplement l’accent sur la responsabilité d’élites politiques ou économiques dans certaines orientations historiques. Mais au-delà de ces différences d’intensité, le principe commun reste identifiable : l’explication des crises contemporaines par l’action délibérée d’acteurs humains clairement identifiés.

Il ne s’agit pas ici de juger la validité de ces interprétations, seulement d’en décrire la logique. Cette manière de penser structure profondément l’imaginaire souverainiste-dissident. Le raisonnement, dans sa forme la plus simple, s’organise souvent autour d’une séquence récurrente : un passé perçu comme meilleur ; un présent jugé dégradé ; et, entre les deux, la recherche de responsables capables d’expliquer ce basculement. Dès lors, l’existence de coupables devient presque une nécessité logique.

 

Dans ce cadre, la figure du « traître » occupe une place centrale dans la rhétorique. Le monde est souvent pensé comme divisé entre, d’un côté, un peuple vertueux mais vulnérable et facilement manipulable, et, de l’autre, des élites accusées de manipulation ou de trahison. Entre ces deux pôles apparaissent ceux qui, aux yeux de ce courant, collaboreraient avec le système en place, consciemment ou non. La notion de trahison fonctionne ainsi comme un principe explicatif permettant de comprendre pourquoi certaines politiques se maintiennent malgré le mal qu’elles feraient à la majorité de la population.

Ce schème interprétatif se prolonge jusque dans les conflits internes à la droite elle-même. Les identitaires de droite sont ainsi fréquemment perçus, dans la plupart des segments du souverainisme dissident, comme trop conciliants à l’égard de l’ordre existant, voire comme participant indirectement à sa reproduction. Les termes employés pour les qualifier – « macronistes de droite », « intégrés au système », « récupérés », « allant à la gamelle » etc. – traduisent cette suspicion. Dans cette perspective, l’opposition n’est plus seulement idéologique : elle devient morale. Celui qui ne partage pas l’analyse dominante du souverainisme dissident n’est pas seulement considéré comme dans l’erreur, mais comme complice, volontairement ou non, des mécanismes dénoncés.

Là encore, il ne s’agit pas de savoir si ces accusations sont justifiées ou non, mais de comprendre leur cohérence interne. Si l’on admet que des élites malveillantes sont à l’origine du déclin et que certains acteurs participent à la perpétuation du système, alors la figure du traître devient une pièce centrale du raisonnement. Elle permet d’expliquer à la fois l’inaction politique, les divisions internes et la persistance des structures critiquées. C’est en ce sens que le populisme et l’anti-élitisme constituent, au-delà de leurs formes variées, l’un des points les plus puissants de convergence entre souverainistes et dissidents.

  

Vision internationale : le multilatéralisme

 

À partir de ce cadre interprétatif — nostalgie d’un âge national jugé plus stable, dénonciation des structures supranationales, centralité de la critique des élites — se déploie une vision des relations internationales relativement cohérente au sein du courant souverainiste-dissident. Les positions géopolitiques qu’il adopte ne constituent pas un simple appendice tactique ; elles découlent logiquement de la matrice intellectuelle décrite plus haut.

Si l’Union européenne est perçue comme un instrument de dépossession, si les élites nationales sont soupçonnées d’être inféodées à des intérêts extérieurs, alors il devient nécessaire d’identifier le centre de gravité de cet ordre international jugé délétère. Dans cette perspective, les États-Unis apparaissent comme la puissance structurante du système contemporain. Ils incarnent, aux yeux de nombreux souverainistes-dissidents, la mondialisation économique, la diffusion du progressisme culturel, l’individualisme libéral, le primat de la finance et la domination stratégique occidentale. Le fait que la période de leur hégémonie corresponde, dans leur chronologie mentale, à celle du déclin national renforce encore cette association.

Les États-Unis sont ainsi fréquemment décrits comme un « empire », terme qui renvoie à une lecture de l’histoire dans laquelle la France aurait traditionnellement occupé une position de résistance face aux puissances hégémoniques. Cette interprétation, que l’on pourrait qualifier de néo-bainvillienne dans certains de ses accents, tend à présenter la France comme une nation dont la vocation serait d’échapper aux blocs impériaux. Dans cette logique, l’appartenance à l’OTAN est perçue comme un signe manifeste de dépendance stratégique, et la sortie de l’Alliance atlantique apparaît comme un préalable à toute restauration de souveraineté.

De là découle un second pilier de cette vision internationale : la promotion d’un monde multipolaire. L’objectif, pour ce courant, n’est pas tant de substituer une hégémonie à une autre que de favoriser l’émergence de plusieurs pôles de puissance capables d’équilibrer l’influence américaine. Les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, auxquels s’ajoutent parfois d’autres États selon les évolutions diplomatiques — sont souvent présentés comme les embryons de cet ordre alternatif. Dans certains discours, l’Iran, le Venezuela, voire d’autres régimes en tension avec Washington, sont également évoqués comme autant d’acteurs susceptibles de contribuer à la recomposition du système international. Ce qui importe n’est pas l’adhésion à un modèle politique particulier, mais la capacité de ces États à contester la centralité américaine.

Le rejet des États-Unis constitue, en ce sens, un véritable fil conducteur générationnel. Nombreux sont ceux qui, formés dans les années 1980-2000, ont vu dans l’Amérique le vecteur conjoint du libéralisme économique, des transformations sociétales progressistes et de l’expansion stratégique occidentale au détriment de la puissance strictement française. Cette triple dimension — économique, culturelle et géopolitique — a contribué à faire des États-Unis l’adversaire symbolique par excellence. Certains ont même inscrit cette hostilité dans une histoire longue des rivalités franco-anglo-saxonnes, renforçant l’idée d’une opposition quasi structurelle.

Dans les versions les plus radicales de ce discours, l’analyse peut se complexifier encore : l’hégémonie américaine serait elle-même pilotée par des groupes d’influence plus discrets, qu’il s’agisse de réseaux financiers, de cercles stratégiques ou d’organisations internationales informelles. Les noms varient selon les auteurs — Israël, le judaïsme, le satanisme, le plan Kalergi, le groupe Bilderberg ou d’autres entités — mais la logique reste analogue à celle décrite précédemment : derrière la puissance visible se tiendrait une structure décisionnelle plus profonde. Là encore, les degrés d’affirmation diffèrent considérablement d’un intervenant à l’autre ; toutefois, le principe commun demeure l’idée d’un centre de pouvoir identifiable orientant le cours du monde.

Dans ce contexte, la guerre en Ukraine a constitué un moment de clarification. Pour une large partie du courant souverainiste-dissident, la Russie a été interprétée comme l’un des principaux contrepoids à l’hégémonie occidentale, et donc américaine. Le soutien affiché à Moscou par tous les souverainistes-dissidents ne relève pas nécessairement d’une adhésion à son régime politique en tant que tel, mais s’inscrit dans la perspective plus large d’un affrontement entre un bloc occidental dominé par Washington et des puissances cherchant à rééquilibrer l’ordre mondial. La position pro-russe qui s’est affirmée à cette occasion s’explique ainsi au moins autant par une affinité idéologique (État puissant, homme fort, anti-progressisme etc.) que par une cohérence stratégique : affaiblir l’hégémonie américaine pour ouvrir la voie à un monde multipolaire, supposé plus favorable aux intérêts français.

On retrouve ici la même structure argumentative que sur le plan intérieur : identification d’un centre de pouvoir dominant, dénonciation de ses effets jugés négatifs, et recherche d’alliances alternatives susceptibles de rétablir un équilibre. La géopolitique souverainiste-dissidente apparaît dès lors comme l’extension internationale de son populisme interne et de son anti-élitisme : à l’opposition peuple/élite sur le plan national correspond, à l’échelle mondiale, l’opposition nations souveraines/empire hégémonique.

  

La guerre en Ukraine

 

La guerre déclenchée en février 2022 constitue sans doute le moment où la divergence entre souverainistes-dissidents et identitaires de droite est devenue ouvertement visible. Jusqu’alors, les tensions existaient, mais elles demeuraient souvent implicites ou secondaires. Le conflit ukrainien a agi comme un révélateur, cristallisant des désaccords profonds qui relevaient en réalité de visions du monde distinctes.

Dans la continuité de leur lecture internationale, la grande majorité des souverainistes-dissidents ont pris position en faveur de la Russie. Cette prise de position s’est exprimée selon des degrés variables : certains ont adopté sans réserve les arguments développés par Moscou, tandis que d’autres ont cherché à relativiser les responsabilités, insistant sur le rôle de l’OTAN, des États-Unis ou de l’Union européenne dans la genèse du conflit. Mais, globalement, l’orientation était claire : la Russie était perçue comme le pôle contestant l’hégémonie occidentale et, à ce titre, comme un acteur dont l’action pouvait être comprise, voire soutenue.

Cette position découlait logiquement de la matrice décrite précédemment. Si les États-Unis incarnent l’« empire » et si l’Union européenne constitue un relais de cet empire sur le continent, alors tout affrontement entre la Russie et le bloc occidental tend à être interprété comme un épisode supplémentaire de cette rivalité structurante. Soutenir la Russie revenait, dans cette perspective, à affaiblir l’ordre international jugé responsable du déclin national.

Les arguments mobilisés pour justifier ce soutien se sont articulés autour de plusieurs axes récurrents. D’abord, l’idée selon laquelle l’Ukraine ne constituerait pas historiquement un État pleinement distinct de la Russie, mais appartiendrait à une sphère civilisationnelle ou géopolitique russe. Ensuite, la thèse de l’expansion de l’OTAN vers l’Est, perçue comme une menace stratégique directe pour Moscou, rendant l’intervention russe compréhensible comme une action défensive anticipée. À cela s’ajoute la lecture des événements de l’Euromaïdan en 2014 comme le produit d’ingérences occidentales — notamment américaines — ayant conduit à l’éviction d’un président jugé favorable à la Russie et à l’installation de gouvernements orientés vers l’Occident.

Le gouvernement de Volodymyr Zelensky a, dans ce cadre, été fréquemment décrit comme corrompu et dépendant des États-Unis ou des institutions européennes, voire instrumentalisé par elles. Le conflit dans le Donbass a également été présenté comme la conséquence d’une hostilité initiale de Kiev envers des populations russophones, ce qui aurait légitimé, selon cette lecture, l’intervention de Moscou. Enfin, la présence de groupes ultranationalistes ukrainiens – les « ukronazis » – a été amplifiée dans certains discours pour caractériser l’ensemble du camp ukrainien, nourrissant l’idée d’un adversaire idéologiquement disqualifié.

Au-delà des arguments géopolitiques, une dimension culturelle et symbolique a également joué un rôle. Vladimir Poutine est souvent présenté, dans ces milieux, comme un dirigeant incarnant la souveraineté nationale, l’autorité et la défense des traditions face aux évolutions sociétales occidentales jugées décadentes. La Russie apparaît alors comme un bastion conservateur, résistant à ce qui est perçu comme la dissolution morale et culturelle du monde occidental contemporain. Dans certaines interprétations plus marquées, reprenant allégrement une vision douguinienne, le conflit prend même une coloration quasi métaphysique : il opposerait une puissance porteuse d’un ordre traditionnel à un Occident assimilé à un projet progressiste et sataniste.

À ces considérations s’ajoutent des arguments d’intérêt national. Selon cette approche, la France aurait davantage à gagner d’un rapprochement stratégique avec la Russie — puissance dotée de ressources énergétiques considérables — que d’un alignement coûteux sur la politique ukrainienne. Le soutien financier et militaire à Kiev est ainsi présenté comme une charge inutile, voire contraire aux intérêts économiques français. Par contraste, l’Ukraine est parfois décrite comme un concurrent agricole susceptible de fragiliser certaines filières françaises.

 

Il est également notable que, dans ce courant, une certaine distance — souvent teintée de condescendance — est exprimée à l’égard des pays d’Europe centrale et orientale, tels que la Pologne ou les États baltes, perçus comme excessivement alignés sur Washington et à la civilisation jugée médiocre. À l’inverse, certains souverainistes-dissidents valorisent l’idée d’une France tournée vers son espace francophone, vers l’Amérique latine ou vers un rôle mondial autonome, plutôt que vers une intégration européenne approfondie. L’horizon est celui d’une France redevenue puissance indépendante, capable de dialoguer d’égal à égal avec les grandes puissances émergentes dans un monde multipolaire.

Cette vision se traduit également dans les mises en scène médiatiques : les représentations valorisant la posture de force de Vladimir Poutine face à des dirigeants occidentaux jugés faibles ou humiliés sont fréquentes sur certaines plateformes comme celles de Florian Philippot, de TV Libertés ou de Géopolitique Profonde. Ces images, récurrentes dans leurs choix de vignettes sur YouTube, ne relèvent pas seulement de la provocation : elles expriment symboliquement le désir d’un renversement de hiérarchie, d’une revanche sur un ordre international perçu comme mauvais. Elles accusent également une fascination pour l’homme fort humiliant les prétendues démocraties occidentales.

C’est précisément sur ce terrain que la rupture avec les identitaires de droite s’est affirmée. Là où les souverainistes-dissidents voyaient dans la Russie un contrepoids stratégique et civilisationnel, nombre d’identitaires ont manifesté une sympathie plus nette pour l’Ukraine, considérée comme une nation européenne agressée. Ce désaccord n’était pas un simple différend circonstanciel ; il révélait des conceptions profondément différentes de l’Europe, de l’Occident et des priorités stratégiques de la France. La guerre en Ukraine a ainsi fonctionné comme un test de cohérence, mettant en lumière la distance croissante entre deux familles idéologiques que l’on croyait encore récemment solidaires.

 

L’assimilationnisme et la relativisation de la question ethnique

 

Lorsque l’on restitue l’ensemble du cadre intellectuel souverainiste-dissident — nostalgie nationale, centralité de la souveraineté, critique des structures supranationales et focalisation sur les élites — il devient plus intelligible que la question ethnique n’en constitue pas le centre de gravité. Elle peut même, dans certains segments de ce courant, être perçue comme largement secondaire, voire comme un angle mort dangereux susceptible de détourner l’attention des véritables causes du déclin identifiées par eux. En résumé, la question ethnique est souvent décrite par eux comme un piège dans lequel tomberaient, au choix, les imbéciles et les traîtres, autrement dit les identitaires de droite.

En effet, si l’on considère que la responsabilité principale des désordres contemporains incombe à des élites nationales et transnationales — qu’il s’agisse de l’Union européenne, de l’OTAN, des États-Unis ou de divers réseaux d’influence — alors le mal est toujours situé au sommet plutôt qu’à la base. Ce déplacement constant de la causalité problématique vers les structures dirigeantes tend à produire un effet particulier : les populations ne sont plus vues comme la cause des problèmes, mais comme les victimes d’ingénieries politiques ou économiques qui les dépassent. Ce schème rapproche, sur ce point précis, le souverainisme dissident de certaines grilles d’analyse issues de la gauche critique, dans la mesure où il privilégie l’explication par les rapports de pouvoir plutôt que par les dynamiques culturelles ou démographiques internes.

Appliquée à la question migratoire, cette logique conduit à une distinction nette entre le phénomène et les individus. L’immigration de masse est interprétée comme le résultat d’une volonté politique — qu’elle soit attribuée à des gouvernements, à des institutions européennes ou à des volontés occultes — plutôt que comme l’expression d’une dynamique autonome des migrants eux-mêmes ou d’exigences de l’économie telle qu’elle est structurée. Les immigrés sont alors conçus, dans cette perspective, moins comme des acteurs responsables que comme les instruments ou les victimes d’un processus orchestré par des élites. Il ne s’agirait donc pas, dans cette optique, de s’opposer aux personnes, mais de combattre la politique migratoire qui les fait venir. On pourrait résumer ce raisonnement ainsi : ce n’est pas l’immigré qui produit l’immigration, mais l’immigration — entendue comme politique — qui produit l’immigré.

Ce positionnement est renforcé par une conception particulière de la nation française. Dans l’imaginaire souverainiste-dissident, la France est souvent décrite comme une nation politique avant d’être une communauté ethnique. Elle serait fondée sur un projet, des institutions, une histoire commune, une langue, et surtout sur l’adhésion à l’État. La distinction récurrente entre le modèle français et les conceptions dites « ethniques » ou « communautaires » associées à l’Allemagne ou au monde anglo-saxon illustre cette perspective. La nation française serait, dans cette représentation, un creuset historique, capable d’intégrer des apports extérieurs à condition que ceux-ci s’inscrivent dans un cadre politique commun.

Dans cette logique, faire de la question raciale ou de la catégorie des « Blancs » le centre de la réflexion politique peut apparaître comme une concession à des paradigmes jugés étrangers à la tradition française. L’identification prioritaire à une appartenance européenne ou raciale est susceptible, selon cette analyse, d’élargir la loyauté au-delà de l’État-nation français, vers des ensembles civilisationnels plus vastes. Or, pour le souverainisme dissident, la souveraineté nationale constitue l’alpha et l’oméga du combat politique. Toute dilution de cette priorité est donc perçue avec suspicion.

Il en résulte que certaines figures de ce courant adoptent des positions très critiques à l’égard des théories dites « identitaires » ou « racialistes ». Didier Maïsto, Greg Tabbibian, Jacques Sapir ou d’autres intervenants peuvent ainsi se retrouver dans un même espace intellectuel souverainiste tout en rejetant explicitement les analyses centrées sur le « grand remplacement » ou sur une lecture ethnoculturelle stricte des transformations démographiques. Dans certains cas, des positions favorables à l’immigration légale ou à une intégration forte peuvent même être défendues, dès lors qu’elles s’inscrivent dans un cadre républicain et souverain.

Il existe certes, au sein du souverainisme dissident, des courants plus sensibles à la question identitaire au sens strict, insistant notamment sur la nécessité de frontières fermes pour maîtriser les flux migratoires. Mais ces positions demeurent généralement subordonnées à la priorité donnée à la souveraineté. L’argument central reste que sans État souverain, il ne peut y avoir de politique migratoire cohérente ; la question identitaire est donc pensée comme dépendante d’un préalable institutionnel.

Aussi, on entend fréquemment, dans ces milieux, l’idée que se concentrer exclusivement sur l’immigration quotidienne ou sur les transformations démographiques reviendrait à négliger la cause profonde du phénomène : les décisions politiques qui l’autorisent ou l’organisent. Cette hiérarchisation des priorités s’inscrit pleinement dans le schème intentionnaliste évoqué plus haut. L’immigration n’est pas perçue comme une dynamique historique autonome, mais comme le produit d’un choix délibéré. En ce sens, la lutte doit porter sur ceux qui décident, non sur ceux qui arrivent.

Ainsi se dessine un assimilationnisme spécifique : la nation est définie comme un cadre politique ouvert à l’intégration, à condition que l’État recouvre sa pleine souveraineté et fixe lui-même les règles du jeu. La question ethnique, loin d’être ignorée, est relativisée et replacée dans un ordre de priorité où la reconquête institutionnelle prime sur la transformation démographique. C’est là un point de divergence majeur avec les identitaires de droite, pour qui l’enjeu démographique et culturel constitue souvent le point de départ de l’analyse, et non son aboutissement.

Pour finir, on peut d’ailleurs observer un élément sociologique qui prolonge cette logique assimilationniste. Un certain nombre de figures issues de la sphère souverainiste-dissidente ont en effet, dans leur vie personnelle, des conjoints ou conjointes d’origine étrangère ou issus de l’immigration. De surcroit, d’autres figures du souverainisme-dissident commencent elles-mêmes à être issues directement de l’immigration. Il ne s’agit évidemment ni d’une règle absolue ni d’un argument en soi, mais d’un trait récurrent qui mérite d’être noté, celui-ci n’étant pas neutre sur le plan idéologique.

 

Leurs forces

 

La vision du monde souverainiste-dissidente, telle qu’elle vient d’être exposée, constitue aujourd’hui le courant le plus important de la droite dite « antisystème » sur internet. Cette prééminence tient d’abord à des facteurs quantitatifs et organisationnels : le nombre de créateurs de contenu qui s’en réclament, la fréquence de leurs productions, et leur capacité à fonctionner en réseau.

On observe en effet une forte circulation interne des intervenants : les mêmes figures se retrouvent régulièrement sur différentes plateformes, se citent, s’invitent, se recommandent mutuellement. Cette logique d’écosystème — visible sur des chaînes comme TV Libertés ou Le Tocsin, sur des émissions de géopolitique en ligne, ou sur des chaînes personnelles telles que celles d’Idriss Aberkane — contribue à créer un effet de densité idéologique. Le spectateur navigue d’une vidéo à l’autre sans véritable rupture doctrinale, ce qui renforce l’impression d’une cohérence et d’une force collective.

À cela s’ajoute un facteur médiatique non négligeable : certains relais au sein des médias audiovisuels traditionnels. Des personnalités comme Philippe de Villiers bénéficient d’une présence régulière sur des chaînes du groupe Bolloré, notamment CNews ou Europe 1, ainsi que dans le Journal du Dimanche. Or, Philippe de Villiers reprend, pour une large part, les thématiques caractéristiques du souverainisme dissident : critique de l’Union européenne, valorisation d’une France antérieure idéalisée, méfiance envers les structures supranationales, dénonciation des influences américaines, et insistance sur les « vérités cachées » derrière les événements historiques qu’il doit « révéler » dans chacun de ses livres. Les passerelles entre souverainistes et dissidents étant plus ou moins directes, il peut par exemple parfaitement faire l’éloge de Xavier Moreau dans une de ses émissions sur CNews (« Face à Villiers » du 09/01/2026), le décrivant comme un « officier français remarquable », même si Xavier Moreau collabore régulièrement avec Alain Soral et d’autres figures de la mouvance dite dissidente, ou apporter tout son soutien à Florian Philippot dont la politique oscille indifféremment entre souverainisme, populisme, complotisme et poutinisme. D’autres personnalités très marquées, comme Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France, ont également trouvé des espaces d’expression dans ces médias, tout en défendant, sans hasard, des positions très critiques à l’égard de l’Occident et de l’intégration européenne. A contrario, très peu, voire aucun identitaire de droite sérieux n’est jamais invité dans ces médias grand public.

 

Il serait toutefois réducteur d’expliquer la force de ce courant par les seuls soutiens médiatiques. Son implantation tient aussi à la structure même des plateformes numériques. Un utilisateur s’intéressant aux thématiques de droite ou de contestation du système est, dans de nombreux cas, rapidement orienté vers des contenus relevant de cette sphère. L’effet cumulatif des recommandations algorithmiques, combiné à la densité du réseau souverainiste-dissident, favorise leur visibilité. Cela contribue à faire de cette sensibilité une porte d’entrée privilégiée vers la droite non-conformiste en ligne.

Par ailleurs, l’existence d’une pression symbolique interne ne doit pas être sous-estimée. Dans un univers médiatique alternatif où la critique des élites est la norme, contester la ligne dominante peut exposer à des réactions virulentes. L’auteur de ces lignes peut en témoigner : remettre en cause le narratif de la malveillance intentionnelle et complotiste des élites pour comprendre le monde actuel vous expose instantanément à de très violentes critiques, insultes, et suspicions de collisions avec ces mêmes élites.

Comme il existe une forme de consensus dans les médias traditionnels, il se forme également, dans les médias dits « incorrects », « dissidents » ou « subversifs », une orthodoxie implicite. Il y a un politiquement correct mainstream comme il existe un politiquement correct dissident. La pensée souverainiste-dissidente fonctionne alors, dans certains espaces, comme une référence dominante autour de laquelle s’organisent les débats. Ce phénomène relève moins d’une stratégie consciente que de dynamiques sociales ordinaires : tout milieu tend à produire ses propres normes et ses propres lignes rouges.

Un autre facteur mérite d’être mentionné : l’élargissement du public à une audience extra-européenne. Les contenus souverainistes-dissidents rencontrent un écho non seulement en France, mais aussi dans d’autres espaces francophones, y compris auprès de personnes issues de l’immigration ou vivant à l’étranger. Les thématiques anti-américaines, la critique des élites mondialisées (en particulier si celle-ci a une connotation « juive » ou « sioniste »), la dénonciation du libéralisme culturel et la mise en cause des analyses racialistes peuvent, sans surprise, plus facilement trouver un public « diversifié ». Cette extension sociologique contribue mécaniquement à l’augmentation des audiences et à la consolidation des chaînes et médias concernés.

 

Cependant, au-delà de ces éléments conjoncturels, la véritable force du souverainisme dissident réside sans doute dans la cohérence de son récit. Il propose une lecture simple et structurée du monde : une nation autrefois prospère, un déclin attribué à des choix politiques précis, des élites responsables, et la possibilité d’un redressement par la reconquête de la souveraineté. Cette narration mobilise des affects puissants et largement partagés : nostalgie, patriotisme, sentiment d’injustice, opposition entre un peuple vertueux et des dirigeants jugés défaillants. Ces ressorts sont profondément enracinés dans l’expérience humaine et dans l’histoire politique moderne ; ils offrent un cadre interprétatif immédiatement intelligible.

Enfin, il faut tenir compte d’un facteur générationnel. Le souverainisme dissident est aujourd’hui dominant dans une tranche d’âge relativement installée — souvent entre quarante et soixante-dix ans — disposant de capital économique, culturel ou médiatique. Cette génération a accumulé des réseaux, des moyens et une expérience qui renforcent sa visibilité. À l’inverse, le courant identitaire de droite, plus récent dans sa formulation actuelle, repose en grande partie sur un public plus jeune, encore en phase de structuration et disposant de moins de relais institutionnels et surtout moins de ressources matérielles.

Pour toutes ces raisons, le souverainisme dissident occupe, à l’heure actuelle, une position hégémonique dans l’espace des idées antisystème en ligne. Cette domination n’est ni mystérieuse ni accidentelle : elle résulte d’une combinaison de cohérence doctrinale, de dynamique générationnelle, de structuration médiatique et de capacité à mobiliser des affects puissants.

 

Toutefois, cette prééminence est désormais contestée par une sensibilité émergente, portée par une autre génération et animée par d’autres priorités. C’est à l’examen de cette nouvelle configuration qu’il convient à présent de se tourner.

  

II – Les Identitaires de droite

  

Genèse générationnelle

 

Avant d’examiner en détail la vision du monde portée par les identitaires de droite, un mot s’impose sur l’appellation retenue. L’expression « identitaires de droite » vise à rendre compte d’un double trait distinctif. D’une part, l’identité — entendue comme question anthropologique, culturelle, voire biologique — constitue pour eux le point de départ de l’analyse politique, avant même la souveraineté institutionnelle. D’autre part, à la différence de la génération souverainiste-dissidente, ils assument plus volontiers leur inscription dans le clivage droite-gauche, se revendiquant explicitement de droite face à la gauche et à l’extrême gauche.

La génération précédente avait souvent cherché à relativiser, voire à disqualifier, ce clivage. Dans une perspective populiste et anti-élitiste, droite et gauche étaient fréquemment renvoyées dos à dos : la gauche comme vecteur du progressisme culturel, la droite comme expression du capital et de l’argent. Il convenait alors de combattre les deux simultanément. La nouvelle sensibilité identitaire, en revanche, réinvestit plus directement la polarité droite-gauche, considérée non comme un piège, mais comme un axe significatif.

Cela s’explique par leurs positions qu’ils considèrent comme étant, toutes, strictement « de droite », contre des positions et des affects qui se jugent en retour quasi exclusivement « de gauche ». Cette génération d’identitaires de droite doit en effet affronter des militants qui s’appellent volontiers wokes, gauchistes ou progressistes, et qui promeuvent des valeurs, une économie et des politiques clairement classées à gauche et revendiquée comme telles. L’identitaire de droite s’affichera donc fièrement « de droite », défendant, pêle-mêle, les schémas familiaux traditionnels, les valeurs conservatrices, les hiérarchies naturelles, la lutte contre le cosmopolitisme et le métissage universel, les libertés économiques, locales, etc.

La dénomination même du courant demeure toutefois flottante. Les termes « occidentalistes », « européistes », « racialistes », « droitards », ou encore « libéraux-conservateurs » circulent selon les contextes. Les appellations émergent, se stabilisent ou disparaissent au fil des usages. Il est possible que le terme « identitaire » s’impose durablement, mais l’histoire des idées montre que ces étiquettes évoluent avec les rapports de force et les recompositions internes.

Au-delà des mots, ce qui importe est la dimension générationnelle. Les identitaires de droite sont majoritairement issus d’une cohorte plus jeune, souvent située entre vingt et quarante ans. Ce décalage d’âge correspond à un décalage d’expérience historique. Là où la génération souverainiste-dissidente a connu un monde encore structuré par la centralité nationale et a assisté au déclin progressif de cette configuration, la génération identitaire est née dans un univers déjà globalisé, déjà multiculturel, déjà traversé par les transformations sociétales contemporaines.

Cette différence est décisive. Les plus jeunes n’ont pas vécu la transition d’une France perçue comme homogène vers une France transformée ; ils ont grandi dans un contexte où l’immigration de masse, le multiculturalisme et les débats autour du racisme ou des discriminations constituaient déjà le cadre ordinaire de l’existence. Le sentiment de déclassement, lorsqu’il existe, ne renvoie pas tant à la perte d’une grandeur nationale antérieure qu’à la perception d’un affaiblissement plus large du monde occidental — voire du monde blanc — dans un environnement mondial concurrentiel.

Par ailleurs, cette génération est profondément marquée par l’occidentalisation culturelle. Les références cinématographiques, musicales, numériques et médiatiques sont largement anglo-américaines. Les réseaux sociaux utilisés quotidiennement, les débats suivis en temps réel, les controverses importées — qu’il s’agisse de Black Lives Matter, de l’assassinat de Charlie Kirk ou autres événements politiques américains récents vécus en direct — inscrivent d’emblée cette génération dans un espace transatlantique. Même lorsqu’elle critique l’américanisation, elle en demeure fortement imprégnée. Là où les aînés ont perçu l’influence américaine comme une intrusion progressive, les plus jeunes y ont été socialisés dès l’enfance.

Ce décalage produit des effets cognitifs. Pour la génération souverainiste-dissidente, l’ennemi principal a pu apparaître comme l’américanisation en tant que phénomène externe, venu altérer un ordre national préexistant. Pour les identitaires de droite, ce phénomène constitue l’environnement initial. Le problème n’est donc pas l’irruption d’un monde nouveau, mais la recherche d’un cadre stable dans un monde déjà transformé.

Sur le plan matériel, cette génération a également été confrontée à d’autres contraintes : précarisation économique, sentiment d’endettement structurel des États, pression fiscale perçue comme élevée, incertitudes quant aux systèmes de protection sociale et de retraite. À cela s’ajoute une expérience directe des tensions culturelles liées à l’immigration, vécues dans les espaces scolaires ou urbains. Cette combinaison — mondialisation culturelle, fragilité économique relative, transformation démographique — alimente un rapport au politique distinct.

Là où la génération précédente était structurée par un imaginaire de la décadence — comparaison constante entre un avant et un après — la génération identitaire tend à raisonner en termes de survie et de projection. Elle ne cherche pas prioritairement à restaurer un passé idéalisé ; elle tente d’élaborer des formes d’appartenance adaptées à un monde déjà globalisé. La génération précédente regrette en permanence un passé révolu ; la génération présente regrette plutôt des futurs avortés. L’une voudrait retrouver une certaine histoire, l’autre est à la recherche d’un certain avenir.

Cela se remarque tout particulièrement dans les références esthético-idéologiques des uns et des autres : quand les souverainistes dissidents évoquent abondamment un retour à un ordre international westphalien et gaullien, fait de nations, très marqué par l’imaginaire des années 1960, les identitaires de droite se projettent davantage dans l’avenir en s’appuyant sur des courants futuristes (NRx, accélérationnistes, etc.).

On pourrait ainsi schématiser la différence de la manière suivante : la génération souverainiste-dissidente est décadentiste voire passéiste, centrée sur la perte d’un ordre ancien qu’il faudrait retrouver ; la génération identitaire est survivaliste et parfois quelque peu futuriste, préoccupée par la projection d’un cadre identitaire actuellement fragile dans un monde fragmenté. Cette divergence d’expérience initiale entraîne nécessairement des visions internationales, des hiérarchies de priorités et des diagnostics différents — que l’analyse des idées permettra désormais de préciser.

 

La centralité de la question ethnique

 

Si l’on veut comprendre la spécificité de la génération identitaire de droite, il faut reconnaître que la question ethnique y occupe une place structurante. Celle-ci n’est pas un thème parmi d’autres : elle constitue le point d’entrée à partir duquel s’organise l’ensemble du raisonnement politique.

Cette centralité s’explique par une expérience sociale particulière. Contrairement à la génération précédente, qui a grandi dans des environnements relativement homogènes et n’a perçu l’altérité que de manière progressive, la génération identitaire est née et a été socialisée dans des espaces déjà profondément transformés par l’immigration de masse. La coexistence quotidienne avec des populations issues de contextes culturels, religieux et parfois anthropologiques très différents n’a pas été un phénomène marginal, mais une donnée constitutive de l’existence.

Dans ce contexte, le désir de vivre au sein d’un groupe perçu comme homogène — Européens entre eux, Blancs entre eux, ou a minima avec des personnes jugées fortement assimilées — devient un objectif central. La question n’est plus seulement institutionnelle ou économique ; elle est existentielle. Il s’agit de déterminer les conditions de reproduction d’un groupe humain dans un environnement jugé de plus en plus concurrentiel et fragmenté.

Un second constat découle de cette perception : la conscience d’un basculement démographique. L’idée que les populations blanches deviennent minoritaires dans plusieurs pays occidentaux nourrit une réflexion transnationale. Là où le souverainisme dissident privilégie la nation comme unité de référence, l’identitaire tend à élargir le cadre à l’ensemble du monde européen, voire occidental. L’appartenance ethno-civilisationnelle est jugée plus déterminante que la seule nationalité juridique. Il devient alors cohérent, dans cette perspective, de préférer la proximité culturelle avec un Letton, un Polonais ou un Américain blanc qu’avec un citoyen français d’origine récente issu d’un autre univers civilisationnel.

Ce déplacement des loyautés produit un effet majeur : les nationalismes classiques, historiquement antagonistes, tendent à se reconfigurer en solidarités horizontales. Les identitaires français, allemands, italiens ou américains se perçoivent moins comme des adversaires potentiels que comme des membres d’un même ensemble confronté à des défis similaires. Les rivalités intra-européennes, qui structuraient encore les imaginaires au XXe siècle, apparaissent dès lors secondaires au regard des transformations démographiques globales.

Cette solidarité s’appuie sur une conviction anthropologique : l’existence de proximités génétiques, historiques et culturelles fortes entre les peuples européens. Des travaux relevant de la génétique des populations ou de l’histoire des civilisations sont mobilisés pour étayer l’idée d’une continuité profonde entre ces peuples. Dans cette optique, ce qui unit les Européens entre eux serait plus structurant que ce qui les sépare, et plus structurant également que les ressemblances éventuelles entre individus issus d’autres ensembles civilisationnels.

Ce raisonnement conduit aussi à une relecture critique des nationalismes passés. Les grandes guerres européennes du XXe siècle sont interprétées comme des conflits fratricides ayant affaibli durablement le continent. À l’instar de la guerre du Péloponnèse pour la Grèce antique, ces affrontements internes auraient contribué à la marginalisation européenne dans le monde contemporain. Sans rejeter toute dimension nationale, les identitaires manifestent donc une méfiance accrue envers le nationalisme strictement étatique. Lorsque le drapeau est brandi, il est souvent chargé d’une signification identitaire plus large que purement nationale : il symbolise une appartenance intime menacée, davantage qu’une rivalité politique avec les voisins.

L’expérience quotidienne d’une altérité plus marquée explique également l’intérêt accru pour des thématiques auparavant périphériques : différences de performances scolaires, questions religieuses, débats autour du quotient intellectuel, ou retour à des formes de christianisme identitaire. La différence n’est plus une abstraction théorique ; elle devient une réalité vécue, analysée et hiérarchisée. Là où l’ancienne génération pouvait concevoir l’intégration comme un processus relativement linéaire — à l’image de figures sportives ou culturelles perçues autrefois comme pleinement assimilées — la nouvelle génération perçoit des écarts plus visibles et plus persistants.

Cette centralité de la différence ethnoculturelle influe nécessairement sur la lecture des enjeux internationaux. Si l’appartenance européenne prime, alors les conflits impliquant des nations européennes ne peuvent être analysés uniquement à travers le prisme géopolitique classique. La solidarité avec d’autres peuples européens agressés ou menacés devient un réflexe plus spontané que l’adhésion à un camp strictement anti-occidental.

Ainsi, la génération identitaire se distingue par un déplacement de ses préoccupations de la souveraineté institutionnelle vers la survie ethnoculturelle, les deux n’étant pas forcément liées pour elle. Là où les souverainistes-dissidents interrogent prioritairement les structures de pouvoir, les identitaires interrogent d’abord la composition démographique et la continuité anthropologique du groupe, lequel n’est plus systématiquement rattaché à un État particulier. Ce changement de focale explique la profondeur de la fracture entre les deux courants et prépare l’analyse des positions géopolitiques qui en découlent.

  

Continent-civilisation

 

La centralité de la question ethnique conduit naturellement, chez les identitaires de droite, à un élargissement du cadre d’analyse au-delà de la nation. Si l’enjeu premier est la survie et la continuité d’un ensemble anthropologique et civilisationnel, alors la référence exclusive à l’État-nation apparaît insuffisante. Ce déplacement de perspective ouvre sur une conscience plus large, que l’on pourrait qualifier de continentale ou civilisationnelle.

Dans cette optique, la civilisation à défendre n’est pas seulement française, mais européenne — voire occidentale. La France conserve évidemment sa singularité historique, linguistique et culturelle ; elle demeure néanmoins une forme particulière au sein d’un ensemble plus vaste, de la même manière qu’une région peut incarner une spécificité au sein d’une nation. Toutefois, l’idée qu’une civilisation française puisse survivre isolément dans un monde profondément transformé, où l’Europe dans son ensemble serait marginalisée ou submergée, est jugée peu réaliste. L’échelle pertinente, au niveau de la loyauté politique à professer, ne serait donc plus uniquement nationale, mais civilisationnelle.

Ce raisonnement s’inscrit également dans une analyse des rapports de force contemporains. Les identitaires observent que les grands pôles de puissance actuels — États-Unis, Chine, Inde, Russie, Brésil — fonctionnent comme des ensembles de dimension quasi-impériale. Les enjeux stratégiques majeurs du XXIe siècle — numérique, intelligence artificielle, spatial, énergie, industrie de pointe — excèdent souvent les capacités d’une nation européenne prise isolément. Même des pays historiquement autonomes sur certains plans, comme la France dans le domaine nucléaire, peinent aujourd’hui à agir sans coopérations élargies. La taille des marchés, la concentration des capitaux et des compétences, la profondeur des chaînes de valeur mondiales imposent des échelles d’intégration plus vastes.

Dans ce contexte, l’idée d’un monde structuré en « continents-civilisations » s’impose progressivement dans certains milieux identitaires. La nation ne disparaît pas, mais elle s’inscrit dans un bloc plus large, susceptible de peser face aux autres ensembles intégrés. L’histoire européenne est mobilisée pour étayer cette intuition : les rivalités internes ont affaibli le continent, tandis que d’autres espaces se consolidaient. L’analogie avec les cités grecques, divisées avant d’être dominées par des puissances extérieures, sert souvent de référence symbolique.

À partir de cette lecture, deux grandes orientations apparaissent parmi les identitaires de droite. Une première tendance, que l’on peut qualifier d’occidentaliste, considère que l’Europe fait partie d’un ensemble occidental plus large dont les États-Unis constituent le pôle dominant. Dans cette perspective, assumer un leadership américain — tout en cherchant à préserver des marges d’autonomie — peut apparaître comme un choix pragmatique dans un monde multipolaire. Une seconde tendance, que l’on pourrait appeler européiste, estime au contraire que l’émancipation stratégique vis-à-vis des États-Unis est une condition nécessaire à la survie européenne. Elle plaide pour la construction d’une puissance continentale autonome, capable d’exister comme bloc indépendant.

Ces deux branches ne s’opposent pas frontalement ; elles dialoguent et partagent un socle commun. Leur divergence porte moins sur le diagnostic civilisationnel que sur la stratégie à adopter. L’affaire du Groenland a illustré ces tensions : certains identitaires ont vivement critiqué les prétentions américaines, au nom de l’autonomie européenne, tandis que d’autres adoptaient une posture plus nuancée. Ce type d’épisode révèle que la grille d’analyse identitaire ne se réduit pas à un alignement systématique sur Washington, contrairement à l’accusation formulée par leurs adversaires souverainistes qui, en l’espèce, détournèrent plutôt le regard, arguant que cela ne concernait pas directement la France.

 

Certes, les identitaires ne nient pas l’existence d’intérêts nationaux divergents entre pays européens, notamment entre la France et l’Allemagne. Ils constatent, comme tout le monde, la persistance de conflits économiques ou stratégiques. Toutefois, ils interprètent ces frictions comme les symptômes d’une intégration inachevée plutôt que comme la preuve de l’impossibilité d’une unité européenne. Là où les souverainistes voient dans ces tensions la confirmation que l’Europe est une illusion, les identitaires y voient la conséquence d’une construction institutionnelle insuffisamment aboutie.

L’argument historique joue ici un rôle central. Les guerres intra-européennes du passé sont perçues comme ayant conduit à un affaiblissement collectif. Défendre exclusivement des intérêts nationaux étroits aurait produit, à long terme, un déclin partagé. À l’inverse, une intégration stratégique plus poussée pourrait permettre de préserver l’autonomie du continent face aux autres pôles de puissance.

Ainsi, l’identitaire de droite raisonne volontiers en termes de blocs civilisationnels. La souveraineté demeure importante, mais elle est envisagée à une échelle plus large que celle de l’État isolé. Entre fédération européenne, confédération renforcée ou simple coordination stratégique accrue entre nations, les options varient ; l’idée directrice, toutefois, reste celle d’une Europe conçue comme acteur collectif dans un monde structuré par de grands ensembles intégrés.

Ce déplacement du cadre — de la nation vers la civilisation — marque l’une des différences les plus nettes avec le souverainisme dissident. Là où ce dernier privilégie la restauration de la souveraineté nationale comme fin en soi, l’identitaire envisage la souveraineté comme un instrument au service d’une survie ethnoculturelle plus vaste. Ce changement d’échelle transforme nécessairement la lecture des alliances, des rivalités et des priorités stratégiques.

  

Les États-Unis : l’ambivalence face à un allié

 

Les États-Unis constituent, à l’évidence, l’un des points de fracture les plus significatifs entre identitaires de droite et souverainistes-dissidents. Pour la génération souverainiste-dissidente, l’Amérique a longtemps incarné la figure centrale de l’ennemi : puissance hégémonique, vecteur de la mondialisation, du capitalisme financiarisé, du progressisme culturel, du communautarisme, de l’ingérence humanitaire et des interventions militaires répétées. Dans cette perspective, les États-Unis apparaissent comme le cœur systémique d’un ordre mondial jugé responsable du déclassement national.

Ce réflexe anti-américain ne relève pas seulement d’une analyse géopolitique ; il constitue un habitus générationnel. Pour nombre de militants formés dans les décennies précédentes, l’hostilité à l’égard des États-Unis faisait partie du socle doctrinal : cette hostilité devint un élément presque constitutif de leur identité politique.

Il est d’ailleurs frappant d’observer que cette animosité a pu coexister, chez certains héritiers plus ou moins assumés des traditions fascistes européennes, avec une indulgence marquée à l’égard de la Russie. Ce contraste peut sembler paradoxal au regard de l’histoire du XXe siècle, notamment des violences massives commises sur le front de l’Est en 1945 comme le viol de millions d’Allemandes ou l’élimination de près d’un million de prisonniers allemands après-guerre, quand les États-Unis, eux, réintégraient progressivement les Allemands dans le monde occidental et reconvertissaient même nombre d’anciens dirigeants ou scientifiques nazis. Pourtant, ce paradoxe s’éclaire dès lors qu’on comprend que les positionnements ne procèdent pas d’une fidélité historique, mais d’une reconfiguration des lignes de conflit selon les circonstances contemporaines. L’ennemi principal demeure celui qui occupait la position hégémonique au moment où la conscience politique se forme.

 

Plus étonnant, il arrive même qu’au sein même de milieux pourtant fortement attachés à l’identité européenne, tel l’Institut Iliade, certaines figures de la génération souverainiste-dissidente soutiennent l’idée que les Américains se seraient largement détachés de leur matrice européenne, au point de constituer presque une altérité interne au monde blanc. Ces débats ont suscité des tensions réelles entre générations, la plus jeune contestant cette disqualification radicale de l’Amérique.

Une évolution comparable peut également être observée dans le traitement de la « question juive ». L’ancienne génération, marquée par la visibilité de certaines figures intellectuelles juives engagées à gauche dans l’après-guerre, a souvent pu associer judaïsme, cosmopolitisme et progressisme, perpétuant ainsi les critiques antisémites traditionnelles propres au milieu nationaliste du XIXe et XXe siècle. La génération identitaire plus récente constate, quant à elle, des repositionnements politiques différents, notamment face aux effets de l’immigration musulmane sur la communauté juive, ainsi que la nouvelle extension de la loyauté politique vis-à-vis de la sphère occidentale dans laquelle s’inscrit, bon gré mal gré et plus ou moins nettement, Israël. Ce déplacement ne supprime pas automatiquement les tensions, mais il modifie les catégories d’analyse. Mais il s’agit là d’un sujet autonome qui excède le cadre immédiat de cette réflexion, et sur lequel je reviendrai en profondeur ultérieurement.

 

S’agissant des États-Unis, la nouvelle génération identitaire adopte, là aussi, une approche moins morale et plus structurelle. Elle ne nie pas les interventions américaines controversées ni l’exportation de modèles culturels qu’elle peut critiquer ; mais elle tend à interpréter la centralité américaine comme l’effet d’une supériorité technologique et économique à un moment donné de l’histoire occidentale. Autrement dit, les États-Unis n’auraient pas « inventé » la modernité progressiste par malveillance intrinsèque ; ils en auraient été le principal vecteur parce qu’ils étaient la puissance la plus dynamique du système occidental.

Cette lecture invite à replacer l’Amérique dans la continuité d’une histoire européenne plus longue. Au XVIIIesiècle, la France fut elle aussi le foyer d’une dynamique idéologique universaliste progressiste qui s’est diffusée à l’échelle du continent, notamment à travers la Révolution française et les campagnes napoléoniennes — au point que Napoléon fut parfois décrit comme « la Révolution à cheval ». De la même manière, l’hégémonie américaine du XXesiècle peut être comprise comme l’expression d’une phase spécifique du développement occidental, essentiellement dynamique.

Il convient donc d’examiner, pour eux, comment, à certains moments de l’histoire, des structures nationales ou impériales parviennent à incarner et à diffuser une dynamique de modernité. L’erreur consisterait à interpréter ce phénomène en termes exclusivement intentionnalistes, comme si une volonté morale — bonne ou mauvaise — en constituait le moteur principal. Une lecture plus structurale invite au contraire à considérer que les transformations techniques précèdent et conditionnent largement les mutations idéologiques. En ce sens, l’on pourrait dire que la technologie engendre les idées davantage que les idées n’engendrent la technologie — intuition que l’on retrouve, sous des formes différentes, chez Marx comme chez Heidegger.

Dans cette perspective, les États-Unis n’auraient pas « choisi » de propager le progressisme par malveillance intrinsèque ; ils en auraient été le principal vecteur parce qu’ils concentraient la puissance technique, économique et militaire du monde occidental. Supprimer les infrastructures technologiques qui ont remodelé les sociétés contemporaines reviendrait à priver de leur support matériel nombre d’idées dites progressistes. La superstructure culturelle s’inscrit dans une infrastructure matérielle qui la rend possible.

À partir de là, la posture identitaire se distingue de celle des souverainistes-dissidents par une forme d’ambivalence assumée. Elle ne se contente pas de dénoncer la dynamique technico-économique occidentale comme une pure corruption ; elle peut au contraire y voir l’expression d’un génie spécifique qu’ils qualifient d’européen. Le capitalisme innovant, la révolution industrielle, la capacité d’invention scientifique et technique sont intégrés à l’histoire longue de l’Europe. Ils sont perçus comme des productions internes à cette civilisation, porteuses à la fois de puissance et de risques.

Ainsi, plutôt que de diaboliser les États-Unis comme une entité extérieure et corruptrice, les identitaires de droite tendent à les considérer comme un prolongement de l’histoire européenne. Cette posture n’implique ni adhésion inconditionnelle ni alignement stratégique automatique ; elle interdit simplement une lecture strictement manichéenne. L’Amérique n’est pas perçue comme l’« âme damnée » de l’Europe, mais comme l’une de ses métamorphoses historiques.

 

Ce cadre d’analyse influe directement sur la lecture du monde multipolaire. Là où le souverainiste-dissident peut être tenté de soutenir les BRICS comme contrepoids automatique à l’Occident, l’identitaire de droite observe que ces puissances sont en compétition stratégique avec l’ensemble occidental, et pas seulement avec Washington. Les États-Unis ne constituent, dans cette grille, qu’une figure contemporaine de la puissance occidentale ; la rivalité que certains acteurs émergents entretiennent à leur égard s’inscrit souvent dans une opposition plus large à l’hégémonie européenne passée et présente.

L’hypothèse d’un monde « post-américain » n’est donc pas interprétée comme une promesse nécessaire d’équilibre harmonieux. Elle pourrait tout aussi bien signifier l’avènement d’une nouvelle hégémonie extra-européenne. La question posée est dès lors pragmatique : le remplacement d’une domination américaine par une domination chinoise ou russe serait-il plus favorable aux intérêts européens ? Les identitaires, moins idéalistes et plus réalistes que leurs prédécesseurs, répondent avec prudence, en soulignant que toutes les formes d’hégémonie ne sont pas équivalentes en termes de libertés internes, de pluralisme ou de marges d’autonomie.

Cette comparaison s’appuie souvent sur l’expérience historique des pays d’Europe orientale, qui ont connu successivement des formes de domination soviétique puis une intégration dans le système atlantique. Les degrés de contrainte politique, de liberté d’expression et de marge de manœuvre stratégique diffèrent sensiblement selon les cas. De même, l’Europe occidentale a pu, sous le parapluie sécuritaire américain, consacrer des ressources importantes à la construction d’États-providence étendus. Des théoriciens réalistes tels que Hans Morgenthau ont souligné que la protection assurée par une puissance dominante permet parfois aux États protégés de réorienter leurs budgets vers d’autres priorités bénéficiant aux peuples (santé, système social, retraites etc.).

Il en résulte une tension propre à la position identitaire : critique de la dépendance stratégique, mais reconnaissance des avantages relatifs qu’elle a pu procurer. D’où une ligne médiane : rechercher une autonomie européenne accrue sans pour autant considérer la puissance américaine comme l’ennemi principal, ni parier inconsidérément sur un basculement vers d’autres pôles hégémoniques.

Ainsi, l’identitaire de droite peut souhaiter l’émergence d’une Europe capable de s’émanciper stratégiquement, tout en estimant que, dans l’état actuel du monde, l’alliance occidentale demeure préférable à une recomposition dominée par des puissances non européennes. Cette hiérarchisation des risques et des alliances constitue l’une des différences les plus marquées avec le souverainisme-dissident, dont la critique de l’hégémonie américaine tend à primer sur toute autre considération.

  

La grande Europe

 

Le point de divergence le plus flagrant entre souverainistes-dissidents et identitaires de droite concerne sans doute la question de l’Union européenne et, au-delà, celle de la responsabilité réelle de cette dernière dans l’affaiblissement de la France.

Pour les souverainistes, on l’a vu, l’Union européenne constitue l’adversaire central. Elle est perçue comme la matrice institutionnelle du déclassement national : perte de souveraineté, désindustrialisation, affaiblissement des frontières, diffusion du progressisme normatif, mise en concurrence des économies et limitation de l’autonomie budgétaire. Les souverainistes en font la cible principale de leur combat, tandis que les dissidents, plus enclins à dénoncer des forces agissant derrière les institutions, n’en rejettent pas moins l’Union comme instrument d’un système plus vaste. L’anti-européisme forme ainsi l’un des rares points de consensus solides entre ces deux sensibilités.

La position identitaire est plus ambivalente. Elle ne se caractérise pas par un enthousiasme naïf pour l’Union européenne telle qu’elle existe, mais par une méfiance à l’égard de la fonction explicative totale que lui attribuent les souverainistes. Là où ces derniers voient dans l’UE la cause quasi exclusive des difficultés françaises, les identitaires dénoncent une forme de simplification, voire de déplacement de responsabilité.

Ce désaccord possède une dimension générationnelle. Pour une partie de la génération souverainiste, imputer le déclin national à l’Union européenne permet de préserver l’idée d’une France intrinsèquement bonne, trahie ou empêchée par des structures extérieures. L’UE devient ainsi le lieu commode où concentrer les fautes. Or, pour la génération identitaire, née dans une France défaillante, cette externalisation paraît parfois insuffisante. Elle y voit une manière de décharger les élites nationales — et plus largement les choix collectifs effectués depuis plusieurs décennies — de leur part de responsabilité.

Les identitaires de droite tendent donc à formuler un diagnostic différent : nombre des problèmes français trouvent leur origine d’abord dans des décisions internes. Endettement chronique, bureaucratisation excessive, désindustrialisation mal gérée, politiques migratoires successives massives, affaiblissement de l’autorité, débilité éducative — autant de phénomènes qui ne sauraient être entièrement imputés à Bruxelles. L’Union européenne peut en avoir amplifié certains effets, mais elle n’en constitue pas nécessairement la cause première. A contrario, sur certains points, comme l’endettement de la France par exemple, l’Union européenne peut même apparaître comme un garde-fou positif, mettant régulièrement en garde la France contre ses déficits excessifs.

Ce déplacement du regard modifie profondément l’analyse. Là où le souverainiste affirme que la sortie de l’Union constituerait la condition sine qua non du redressement, l’identitaire considère que la réforme interne — culturelle, démographique, institutionnelle — précède toute redéfinition du cadre européen. Autrement dit, l’Europe n’est pas absoute ; elle est relativisée comme facteur explicatif. D’une manière générale, l’Europe est perçue avant tout comme l’émanation des États qui la composent, plutôt que comme une instance autonome qui leur imposerait la politique à suivre.

Dans leur lecture, l’Union européenne fonctionne donc d’abord comme une instance de coordination et d’enregistrement des volontés politiques dominantes au sein des principaux États membres, au premier rang desquels figurent l’Allemagne et la France. Elle ne constitue pas une puissance auto-engendrée, indépendante des gouvernements qui la composent. Les dirigeants des institutions européennes sont issus de compromis intergouvernementaux ; leur maintien dépend des rapports de force entre capitales. En ce sens, modifier en profondeur les orientations politiques des grands États européens reviendrait mécaniquement à transformer l’Union elle-même.

L’Union apparaît ainsi comme le reflet des choix effectués par les États ouest-européennes depuis plusieurs décennies. Elle ne saurait être radicalement autre chose que ce que ces États en ont fait. Lui attribuer une volonté propre, distincte de celle des gouvernements nationaux, revient à inverser la chaîne de causalité.

Dans une perspective plus analytique, l’architecture européenne peut être comprise comme la combinaison de traditions politiques nationales : un certain centralisme administratif d’inspiration française, un juridisme normatif fortement marqué par la culture allemande, et une dynamique de marché qu’on pourrait croire essentiellement inspirée du libéralisme anglais, mais qui ne l’est pas. Fait souvent méconnu, c’est la France qui a joué un rôle déterminant dans l’approfondissement de la libéralisation économique européenne et mondiale, notamment à travers l’Acte unique de 1986, impulsé sous la présidence de Jacques Delors. Des travaux comme ceux exposés dans Capital Rules de Rawi Abdelal soulignent ainsi cette responsabilité française dans la structuration du marché unique et l’entrée du monde dans la globalisation.

Il en résulte une conclusion qui heurte les récits simplificateurs : l’Union européenne n’est pas l’expression d’une contrainte étrangère imposée à des nations passives. Elle est le produit d’initiatives politiques prises par ces mêmes nations, et en particulier par la France. Les mécanismes ayant favorisé l’intégration économique et la mondialisation ne peuvent être attribués exclusivement à Londres, Berlin ou à Washington ; ils procèdent aussi de décisions prises à Paris.

Dès lors, l’hostilité systématique à l’égard de l’Union peut apparaître, du point de vue identitaire, comme une manière d’éluder la responsabilité propre des gouvernements nationaux. Si l’Union est une émanation des États, la transformation de ces États constitue la condition préalable à toute réforme européenne. Ce déplacement du centre de gravité analytique marque, une fois encore, la différence avec le souverainisme-dissident, qui tend à hypostasier l’Union comme cause première plutôt que comme conséquence institutionnelle.

Cette approche conduit également à une interrogation plus large sur la notion même de souveraineté. Pour les identitaires, la souveraineté formelle d’un État ne garantit pas sa capacité réelle d’action si la cohésion interne est affaiblie. Un État juridiquement souverain mais démographiquement fragmenté, économiquement dépendant et culturellement divisé demeure vulnérable. Inversement, une structure supranationale peut, dans certaines configurations, offrir des leviers stratégiques supplémentaires à condition qu’elle serve un projet civilisationnel cohérent.

Ainsi, le désaccord ne porte pas seulement sur l’évaluation technique des traités européens ; il concerne la hiérarchie des causes et des priorités. Les souverainistes placent l’Union européenne au centre du problème ; les identitaires replacent la France face à elle-même avant d’accuser l’extérieur. Ce renversement du point de départ explique la profondeur de la fracture entre les deux courants et prépare l’examen détaillé des griefs adressés à l’UE.

 

La responsabilité française

 

Examinons donc, point par point, quelques-uns des griefs majeurs traditionnellement imputés à l’Union européenne par les souverainistes-dissidents, afin d’en évaluer la portée réelle.

 

1.    L’immigration

La question migratoire constitue sans doute l’argument le plus fréquemment mobilisé contre l’Union européenne. Il est régulièrement affirmé que Bruxelles imposerait aux États membres, par le biais de directives, des mécanismes tels que le regroupement familial, qui seraient à l’origine de l’immigration de masse.

Or, un examen chronologique invite à nuancer cette lecture. En France, le droit au regroupement familial a été introduit dès 1976, soit bien avant son encadrement au niveau européen en 2003. Autrement dit, la politique migratoire française ne trouve pas son origine dans une contrainte communautaire tardive ; elle procède d’un choix national antérieur.

En outre, la directive européenne relative au regroupement familial laisse aux États membres d’importantes marges d’appréciation. Les conditions de ressources exigées, les critères d’intégration, les délais de résidence préalable peuvent être définis au niveau national dans des proportions significatives. Juridiquement, rien n’interdit à un État de durcir ces paramètres au point de restreindre fortement le dispositif, tout en demeurant dans le cadre du droit européen.

Dès lors, imputer mécaniquement l’ampleur de l’immigration française à une contrainte extérieure occulte la dimension interne du phénomène. Les choix budgétaires, sociaux et économiques — notamment un modèle fondé sur la consommation et l’extension de droits sociaux relativement généreux — relèvent d’abord de décisions nationales. De même, les régularisations successives de sans-papiers ou l’orientation idéologique gauchiste d’une grande partie des élites administratives et politiques, ou du tissu associatif national, procèdent de dynamiques totalement françaises.

L’exemple britannique, après le Brexit, illustre également la complexité du lien entre appartenance à l’Union européenne et flux migratoires. La sortie de l’UE n’a pas entraîné mécaniquement une diminution des entrées. Les facteurs structurels — besoins de main-d’œuvre, attractivité économique, politiques internes — demeurent déterminants.

Les identitaires de droite insistent donc sur cette dimension structurelle de l’immigration : la politique migratoire reflète d’abord des choix nationaux inscrits dans un modèle économique et social spécifique.

 

2.    Le système éducatif

La dégradation du niveau scolaire français constitue un autre sujet fréquemment invoqué dans le débat public. Les classements internationaux, tels que PISA, montrent des écarts notables entre pays européens, certains obtenant des résultats élevés tout en étant membres de l’Union européenne (Estonie, Irlande, Finlande etc.).

Ce constat suggère que l’appartenance à l’UE ne détermine pas mécaniquement la qualité d’un système éducatif. Les orientations pédagogiques, les réformes curriculaires, les politiques de massification scolaire ou la gestion universitaire relèvent largement des compétences nationales.

La généralisation de l’objectif des « 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat » (que l’on doit en grande partie à Jean-Pierre Chevènement, ironiquement lui-même souverainiste), la diffusion du pédagogisme, le traitement des filières professionnelles, la gestion du numerus clausus dans certaines professions médicales : autant de décisions prises dans le cadre institutionnel français. Elles traduisent des choix idéologiques et administratifs internes qui n’ont rien à voir, de près ou de loin, avec l’Europe.

 

3.    Le système judiciaire et pénal

Un autre domaine régulièrement invoqué dans la critique du déclin français est celui de la justice et de la politique pénale, souvent associés à la montée du sentiment d’insécurité. Là encore, la tentation existe d’attribuer ces évolutions à des contraintes européennes, qu’il s’agisse de la jurisprudence des juridictions supranationales ou de normes relatives aux droits fondamentaux.

Cependant, l’essentiel des orientations pénales françaises procède de choix internes. Le contenu des lois, le niveau des peines encourues, la politique d’aménagement des sanctions, l’existence ou non de certaines mesures — telles que la double peine ou les modalités d’expulsion des délinquants étrangers — relèvent en premier lieu du législateur national. De même, l’organisation du corps judiciaire, l’influence de certains syndicats professionnels, la culture juridictionnelle dominante ou encore l’insuffisance chronique de places de prison trouvent leur origine dans des décisions politiques françaises, accumulées au fil des décennies.

L’ampleur du laxisme ou de la sévérité ne découle pas mécaniquement de l’intégration européenne : elle dépend d’abord d’une volonté politique nationale. Les orientations doctrinales de la magistrature, la place accordée à certaines écoles de pensée juridiques, ou encore les réformes successives du droit pénal sont issues de choix politiques français. Si des normes européennes existent en matière de droits fondamentaux, elles n’expliquent pas à elles seules les spécificités du système judiciaire français.

Ainsi, sur ce terrain également, la responsabilité ne peut être intégralement externalisée. Les orientations prises en matière de justice et de sécurité relèvent d’un choix collectif, exprimé à travers des majorités successives. La critique identitaire insiste sur ce point : avant d’accuser une structure supranationale, il convient d’examiner les décisions prises au sein même de la communauté politique française.

 

4.    L’agriculture

L’agriculture constitue un autre terrain privilégié de la critique souverainiste. La Politique agricole commune est régulièrement désignée comme l’un des instruments par lesquels l’Union européenne aurait contribué à l’affaiblissement des exploitations françaises. Pourtant, une comparaison attentive avec d’autres États membres invite à relativiser cette thèse.

Les agricultures italienne, néerlandaise, polonaise ou allemande évoluent dans le même cadre réglementaire européen. Or leurs performances économiques et les revenus moyens de leurs agriculteurs apparaissent, dans plusieurs cas, supérieurs à ceux observés en France. Cette divergence suggère que les difficultés françaises ne peuvent être imputées au seul niveau communautaire.

Il est ainsi légitime de s’interroger sur la part proprement nationale des difficultés agricoles françaises. La France a la réputation — souvent documentée — de surtransposer les normes européennes, c’est-à-dire d’ajouter aux obligations communes des exigences supplémentaires issues de son propre appareil réglementaire. Cette pratique, combinée à une bureaucratie dense et à une complexité administrative persistante, pèse lourdement sur l’activité des exploitants.

À cela s’ajoute un niveau de prélèvements obligatoires élevé, notamment en matière de cotisations sociales, qui réduit les marges d’embauche et fragilise la compétitivité des exploitations. Le temps consacré aux démarches administratives, à la conformité réglementaire et aux obligations déclaratives constitue pour beaucoup d’agriculteurs une charge non négligeable, parfois équivalente à plusieurs jours de travail par mois.

Dans cette perspective, il devient difficile d’imputer exclusivement les difficultés du secteur au cadre européen. Si d’autres États membres, soumis aux mêmes règlements de base, parviennent à maintenir des agricultures plus rentables, c’est que les variables nationales jouent un rôle décisif. Autrement dit, l’environnement administratif et fiscal français contribue substantiellement à la situation actuelle.

L’argument consiste donc moins à exonérer l’Union européenne de toute responsabilité qu’à rappeler que les marges d’action internes sont réelles et parfois déterminantes. Une réforme nationale de la bureaucratie, de la fiscalité et de la gestion normative pourrait produire des effets significatifs sans qu’il soit nécessaire de modifier l’appartenance à l’Union.

 

5.    L’économie et la politique budgétaire

Les mêmes interrogations valent pour l’économie au sens large. La fermeture progressive de centrales nucléaires, les choix énergétiques, la pression fiscale sur les entreprises, la rigidité du droit du travail, l’instauration des 35 heures, la structure du système de retraite ou encore la très ancienne habitude française de concentration économique au profit de la région parisienne relèvent avant tout de décisions prises par l’État français.

Il en va de même pour la trajectoire de la dette publique. Alors que l’Union européenne impose des règles budgétaires — pacte de stabilité, critères de Maastricht — la France a accumulé des déficits persistants. Le recours à l’endettement, facilité par la solidité de la monnaie commune, procède de choix politiques internes. La discipline budgétaire, nécessaire au fonctionnement d’une monnaie forte, dépend en dernier ressort des gouvernements nationaux.

La question de l’euro mérite, à cet égard, une analyse spécifique. La tradition française, de l’Ancien Régime à la Ve République, a souvent valorisé la monnaie forte comme instrument de stabilité et de prestige. L’euro aurait pu s’inscrire dans cette logique, à condition qu’une gestion rigoureuse des comptes publics eut été observée. Le dysfonctionnement éventuel tient donc moins à l’outil monétaire lui-même qu’à l’usage qui en est fait.

Il est d’ailleurs historiquement inexact de présenter l’euro comme une imposition d’origine allemande. La France a joué un rôle moteur dans sa conception, notamment sous la présidence de François Mitterrand. Les discussions avec l’Allemagne furent complexes, mais la dynamique d’intégration monétaire ne fut en rien unilatérale. La vérité est que la France a voulu l’euro, au départ davantage encore que l’Allemagne. En revanche, ses faiblesses en matière de gestion des comptes publics, certains choix industriels stratégiques discutables et les rigidités de son droit du travail ont contribué à rendre, à certains égards, cette monnaie plus problématique pour elle.

 

En somme, l’argument central des identitaires de droite est le suivant : tant que les problèmes structurels français — démographiques, budgétaires, éducatifs, judiciaires, économiques — demeurent irrésolus, concentrer l’essentiel de l’énergie politique sur la dénonciation de l’Union européenne risque de détourner l’attention des responsabilités propres. Un Frexit ne réglerait aucun des principaux problèmes français. Si la France devait sortir demain matin de l’Union européenne et de l’euro, elle en sortirait en gardant tous ses graves problèmes internes. Certains pourraient même, dans l’immédiat, s’aggraver (comme sa dette publique). 

Par conséquent, si certains identitaires de droite ne sont pas par principe hostile au Frexit, ils estiment plus juste, plus efficace et plus tactique, d’un point de vue purement politique, de souhaiter d’abord régler les problèmes qui nous incombent directement avant de rejeter toutes nos fautes sur une structure qui se révèle souvent, en dernière analyse, n’être qu’une caisse enregistreuse des compromis franco-allemands.

 

La Russie : un non-modèle

 

Nous l’avons vu, la guerre en Ukraine a constitué un moment de clarification brutale. Elle a mis au jour, de manière presque expérimentale, les lignes de fracture profondes entre souverainistes-dissidents et identitaires de droite. Les premiers ont, dans leur immense majorité, pris parti pour la Russie contre l’Ukraine et contre l’Occident, allant souvent jusqu’à idéaliser la Russie contemporaine et la figure de Vladimir Poutine. Les seconds, en revanche, adoptent une posture plus distanciée, plus analytique, et nettement moins mythologique.

Les identitaires de droite commencent par relativiser l’image d’une Russie modèle de vitalité traditionnelle. Ils rappellent d’abord la situation démographique préoccupante du pays : la population russe décline, et cette tendance affecte particulièrement les Russes ethniques. Cette fragilité structurelle est, selon eux, en contradiction avec le récit d’un redressement moral et civilisationnel exemplaire. À cela s’ajoutent des indicateurs sociaux peu compatibles avec l’image d’une société profondément restaurée : la Russie figure parmi les pays aux taux de divorce et d’avortement les plus élevés de l’hémisphère nord. Autrement dit, les pathologies de la modernité y sont également présentes.

Sur le plan économique, ils soulignent le caractère limité et peu diversifié de la puissance russe en dehors des périodes de mobilisation militaire. Le produit intérieur brut du pays demeure relativement modeste au regard de son étendue territoriale et de ses immenses ressources naturelles (il est par exemple inférieur à celui de l’Italie). Cette dépendance aux hydrocarbures conduit certains à parler d’un modèle rentier, davantage comparable à celui d’États du tiers monde, à l’instar de l’Algérie ou du Vénézuéla, vivant principalement de l’exportation de matières premières, qu’à celui d’une grande puissance industrielle et technologique, sur le modèle occidental. À cela s’ajoute le problème récurrent de la corruption, décrite comme structurelle et touchant de nombreux niveaux de l’appareil étatique et économique.

Les identitaires rappellent également que la Russie n’est pas un État-nation homogène mais un empire multiethnique. Elle comprend d’importantes minorités, notamment musulmanes, dont le poids relatif progresse dans la fédération. Elle ne correspond donc pas à l’image simplifiée d’un bastion ethniquement unifié autour de la chrétienté et de la « race blanche ».

À cette dimension interne s’ajoute une observation d’ordre idéologique. La Russie contemporaine a, ces dernières années, réactivé un discours tiers-mondiste qui n’est pas sans rappeler certaines postures soviétiques : dénonciation du colonialisme occidental, rhétorique antiraciste, mise en avant d’alliances avec des pays africains ou asiatiques contre le « monde occidental ». Cette orientation diplomatique et symbolique nourrit largement des flux migratoires nouveaux vers la Russie et contribue à inscrire le pays dans des dynamiques globales qui ne diffèrent pas radicalement de celles qu’il prétend combattre.

Enfin, et surtout, les identitaires contestent une lecture répandue dans certains milieux souverainistes ou nationalistes occidentaux, consistant à dissocier la Russie de l’histoire soviétique au motif que l’URSS aurait été essentiellement le produit du communisme international ou du « judéo-communisme », et non de la Russie elle-même. Cette thèse vise à absoudre la Russie des violences et des dominations exercées en Europe orientale au XXe siècle en les attribuant exclusivement à une idéologie étrangère au génie russe.

Or, une telle interprétation est jugée historiquement infondée par les identitaires. Ils rappellent que le pouvoir soviétique, notamment sous Staline, a rapidement réintégré des logiques impériales héritées des tsars. L’expansion territoriale, la constitution d’un glacis stratégique en Europe de l’Est, la domination politique et militaire sur des nations voisines ne relèvent pas d’une rupture totale avec la tradition russe, mais d’une continuité géopolitique adaptée à un cadre idéologique nouveau. Par ailleurs, l’idée d’un pouvoir soviétique durablement contrôlé par une élite exclusivement « judéo-communiste » ne résiste pas à l’examen historique : les purges staliniennes ont précisément visé une grande partie des cadres initiaux du régime, et le système s’est progressivement nationalisé autour d’un appareil d’État majoritairement russe. La tentative de « blanchir » la Russie en externalisant l’URSS apparaît donc, aux yeux des identitaires, comme une simplification idéologique.

Cette relecture conduit à considérer l’occupation soviétique d’une large partie de l’Europe au XXe siècle non comme une anomalie étrangère à la Russie, mais comme l’expression d’une continuité impériale. Les pays baltes, la Pologne, la Moldavie, la Finlande ou l’Ukraine ont, à des degrés divers, fait l’expérience de cette domination, et leur mémoire historique pèse aujourd’hui lourd dans leurs choix stratégiques. Aucune manigance d’agence de renseignement occidentale n’est nécessaire pour que cette mémoire soit encore vivace.  

Par conséquent, sans nourrir forcément une hostilité particulière envers la Russie, les identitaires de droite ne la tiennent ni pour un modèle politique ni pour un idéal civilisationnel. Ils peuvent reconnaître certains traits qu’ils jugent dignes d’intérêt — affirmation de souveraineté, discours conservateur, refus de certaines normes progressistes — mais ils refusent d’en faire une figure de référence. Dès lors, lorsque la Russie entre en conflit avec un pays européen et attaque une nation du continent, ils se montrent plus enclins à se situer du côté de l’Europe, non par alignement automatique sur l’Occident institutionnel, mais par cohérence civilisationnelle : à leurs yeux, l’équilibre et l’intégrité de l’espace européen priment sur toute tentation d’enthousiasme géopolitique à l’égard de Moscou.

 

Soutien à l’Ukraine

 

Il m’est impossible de proposer dans ce texte une analyse exhaustive du conflit russo-ukrainien ni d’énumérer l’ensemble des arguments en faveur de la défense ukrainienne. Je me limiterai à rappeler les arguments principaux en faveur du camp ukrainien, arguments suffisants pour comprendre pourquoi les identitaires de droite tendent à se ranger du côté de l’Europe lorsqu’une nation du continent est agressée.

 

1.    L’Ukraine est une nation réelle, certes composite, mais historiquement tendue vers l’indépendance. Une grande partie de sa population a longtemps cherché à s’arracher à la tutelle russe, et chaque sursaut ukrainien en ce sens a été, des tsars à l’URSS, réprimé avec une dureté extrême. L’Holodomor — famine organisée d’une brutalité inouïe — demeure, à cet égard, l’un des épisodes les plus emblématiques : il ne s’agissait pas seulement d’une catastrophe, mais d’un instrument de domination, visant notamment à briser les forces paysannes ukrainiennes, donc l’un des foyers potentiels de résistance nationale. Enfin, en 1991, l’Ukraine a voté massivement son indépendance, y compris dans le Donbass et en Crimée. Si l’on prétend défendre la souveraineté autrement que comme un slogan opportuniste, ce vote devrait suffire à clore le débat.

 

2.    L’Euromaïdan de 2014, quelles qu’aient été les présences et manœuvres de services de renseignement sur place, correspond d’abord à un mouvement interne : l’ultime tentative d’une partie du peuple ukrainien de sortir définitivement de l’orbite russe. Le pays était alors gouverné par Ianoukovitch, dont la dépendance envers Moscou et la corruption spectaculaire symbolisaient aux yeux de beaucoup un avenir verrouillé. La suspension, fin 2013, de l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine — décision prise sous pression russe — fut l’étincelle qui mit le feu à une matière déjà hautement inflammable. Les services ont peut-être soufflé sur les braises ; mais les braises existaient, et elles avaient de solides raisons d’exister. Quand une population voit, à ses portes, des nations d’Europe de l’Est — Pologne, pays baltes — se transformer aussi positivement après s’être arrachées à la domination russe, il est compréhensible que les Ukrainiens aspirent, eux aussi, à cette sortie du giron russe.

 

3.    L’argument selon lequel la Russie n’aurait eu « d’autre choix » que d’attaquer, par crainte de l’OTAN, relève davantage du prétexte que de l’analyse. La Russie a déjà l’OTAN à ses frontières : en Pologne, dans les pays baltes, en Turquie, et désormais en Finlande et en Suède. L’hypothèse d’une implantation déterminante en Ukraine n’a, de surcroît, jamais été sérieusement actée au moment des faits. Et surtout, personne en Russie n’imagine sérieusement que des bases défensives auraient servi de tête de pont à une nouvelle invasion occidentale de la Russie. Le nœud réel du problème est ailleurs : Moscou ne supporte pas l’indépendance ukrainienne, comme elle ne l’a pas supportée depuis des siècles, et l’Ukraine demeure, pour l’architecture impériale russe, un espace stratégique essentiel — clef de voûte sans laquelle l’édifice impérial vacille, comme l’avait parfaitement compris Brzezinski. Le conflit n’est donc pas la conséquence d’un danger militaire immédiat ; il est le produit d’une volonté de maintenir une nation dans un statut de dépendance.

 

4.    Il est vrai que le Donbass a été bombardé pendant des années. Ce fait existe, et il ne sert à rien de le nier. Mais il doit être replacé dans une logique politique élémentaire : lorsqu’un État fait face à une sécession encouragée, alimentée et armée par une puissance étrangère, il réagit comme réagissent tous les États du monde. Il suffit, pour se rendre l’évidence sensible, d’un simple exercice mental : imaginons une France qui aurait encore des gouvernements soucieux de la défense du pays, et supposons qu’une puissance étrangère fomente une sécession dans un territoire français en s’appuyant sur une minorité importée ou implantée ; la réaction serait immédiate et brutale. L’Ukraine a fait ce que font les nations lorsqu’on tente de leur arracher une partie de leur territoire.

 

5.    Nous assistons, enfin, à l’un des plus grands massacres de populations européennes depuis des décennies, à un moment où les peuples blancs connaissent déjà une fragilité démographique notable. Et ce massacre, qu’on le veuille ou non, est lié à la décision russe d’entrer en guerre en février 2022. Nous voyons un empire projeter, dans une guerre cruelle, ses périphéries ethnico-militaires — tatars, tchétchènes, populations asiatiques, etc. — contre une population européenne qui a traversé l’histoire dans la souffrance et la domination. Même si l’on ne voulait parler qu’en termes identitaires, et plus encore si l’on admet une dimension morale minimale, il y a une évidence, pour les identitaires de droite, à soutenir la partie agressée autant qu’on le peut.

 

L’intérêt français

 

On objecte alors, dans le camp souverainiste, un argument qui semble pragmatique : au-delà de l’émotion, quel serait l’intérêt français à soutenir l’Ukraine ? N’aurait-on pas davantage intérêt à s’allier à la Russie, riche en ressources, plutôt que de s’épuiser financièrement et diplomatiquement dans un conflit coûteux ? L’argument est efficace en apparence, mais il repose sur une vision tronquée du réel.

Si la Russie avait remporté une victoire rapide, l’effet principal aurait été une panique stratégique en Europe du Nord et de l’Est — précisément dans cette moitié du continent qui se montre aujourd’hui la plus dynamique et qui sera sans doute décisive demain. Cette peur n’est pas un fantasme français : les Français la comprennent mal parce qu’ils n’ont jamais connu l’occupation russe ; mais elle est viscérale en Lituanie, en Finlande, en Pologne, et elle est enracinée dans l’histoire. Une victoire russe nette aurait donc mécaniquement renforcé la demande de présence américaine en Europe, durci la dépendance stratégique du continent et rendu toute autonomie européenne encore plus improbable.

Soutenir la Russie, en conséquence, ne serait pas un choix neutre : ce serait se placer en opposition directe avec une grande partie de l’Europe, probablement avec l’ensemble du continent, et avec les États-Unis, qui restent un partenaire majeur. Les souverainistes répondent parfois : « tant mieux » ; pour eux, ce serait là l’occasion de rompre avec l’Europe et de retrouver une vocation mondiale. Mais cette posture ignore la donnée la plus simple, la plus matérielle et la plus implacable : la structure de nos intérêts économiques.

En effet, plus de 60 % de nos exportations se font vers l’Europe ; environ 55 % de nos importations en proviennent. Une part considérable de notre industrie fonctionne désormais en coproduction, par chaînes de valeur intégrées : pièces, capitaux, savoir-faire, composants, sous-traitance, tout est enchevêtré. Les États-Unis représentent environ 10 % de nos exportations. A titre de comparaison, la Chine représente autour de 3 % de nos exportations ; et la Russie, avant la guerre, seulement 1 %. Quant aux investissements en France, ils sont majoritairement européens ou américains. Autrement dit, les souverainistes-dissidents proposent le plus sérieusement du monde de brouiller la France, au nom d’un grand dessein géopolitique nostalgique, avec ses partenaires décisifs et essentiels, ceux dont dépend directement son tissu industriel, sa balance commerciale et, in fine, ses emplois. Cela semble aux identitaires de droite non de la stratégie, mais une fantaisie dangereuse, toujours inscrits dans un univers mental idéaliste qui est celui des souverainistes-dissidents.

Les Français n’ont ainsi pas le loisir de s’extraire du bloc européen et occidental, ni de se mettre en porte-à-faux avec lui, pour épouser la cause russe. Une France basculant brutalement dans le camp de Moscou se suiciderait politiquement et économiquement. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les souverainistes pro-russes, si bruyants sur internet, restent électoralement marginaux : leurs propositions ne sont pas viables, ni moralement, ni stratégiquement. Ce sont là des positions destinées à rester dans les marges de la politique, en aucun cas faites pour l’exercice du pouvoir.

C’est, au fond, ce qui explique la position identitaire : elle procède rarement d’un romantisme pro-ukrainien – même si cette dimension est possible –, ou d’un alignement réflexe sur Washington. Elle procède surtout d’un réalisme de survie et d’adaptation aux nouvelles conditions politiques internationales. Les identitaires aspirent ainsi, eux, à gouverner. Ils savent qu’ils disposent de peu de temps pour y parvenir, et qu’une politique sérieuse ne peut se fonder sur des postures qui, sitôt confrontées à l’économie et à la stratégie, se révèlent inconsistantes.

 

La guerre russo-ukrainienne mériterait évidemment, à elle seule, un développement plus long, tant le dossier est complexe et chargé de propagandes concurrentes. Je me borne ici à exposer les arguments principaux, ceux qui suffisent à comprendre pourquoi ce conflit a révélé, au grand jour, la fracture désormais centrale entre les deux grands courants de la droite sur internet.

  

Conclusion

 

Le panorama qui précède permet de saisir les lignes de fracture d’un conflit idéologique qui traverse aujourd’hui ce que l’on pourrait appeler, faute de mieux, l’espace politique anti-progressiste ou « anti-gauchiste ». Il serait en effet impropre de le qualifier simplement de conflit « à droite », dans la mesure où une part significative des souverainistes-dissidents récuse explicitement cette appartenance. L’opposition ne recoupe donc pas strictement les catégories traditionnelles du champ politique ; elle engage des conceptions plus profondes de la souveraineté, de l’identité et de l’histoire.

Ce conflit présente une dimension nettement générationnelle, sans toutefois s’y réduire. Comme je l’ai dit, il existe des exceptions notables de part et d’autre. Néanmoins, il demeure frappant que les souverainistes-dissidents soient majoritairement issus d’une génération ayant connu une France encore relativement homogène et souveraine, tandis que les identitaires de droite appartiennent pour l’essentiel à une génération socialisée dans un monde déjà structuré par la mondialisation, l’immigration de masse et la recomposition civilisationnelle.

Deux régimes d’intelligibilité du réel s’opposent ainsi.

Le premier privilégie une lecture volontariste, presque idéaliste de l’histoire : les causes du déclin sont rapportées à des volontés, à des décisions politiques, à des élites jugées responsables. La souveraineté nationale apparaît comme le cadre naturel de la restauration possible. La décadence est pensée comme une chute imputable à des choix — et donc, potentiellement, réversible par un retournement de ces choix.

Le second adopte une approche plus structurelle. Il met l’accent sur les dynamiques démographiques, économiques et civilisationnelles de long terme, indépendantes des intentions individuelles. Il s’intéresse moins à la désignation d’un responsable qu’à la compréhension de processus. La nation n’y est plus nécessairement l’horizon ultime de la puissance ; elle tend à être envisagée dans un cadre civilisationnel plus large, européen ou occidental.

À cet égard, l’opposition rappelle — toutes proportions gardées — la distinction classique entre idéalisme et réalisme, voire matérialisme. Là où les souverainistes-dissidents privilégient une interprétation volontariste et intentionnelle des transformations historiques, les identitaires de droite mettent en avant des logiques systémiques et des contraintes structurelles.

Il ne s’agit pas ici de trancher définitivement entre ces deux postures. L’une et l’autre possèdent leur cohérence interne et leurs points aveugles. Mais leur divergence explique la conflictualité croissante observée au sein de l’espace anti-progressiste contemporain.

Enfin, ce conflit n’est pas seulement théorique. Il engage des trajectoires personnelles, des fidélités intellectuelles, parfois des ruptures. Comme souvent dans l’histoire des idées, la succession des générations produit des déplacements d’accent qui peuvent être vécus comme des trahisons. On pourrait ici rappeler la formule attribuée à Aristote selon laquelle l’amitié pour un maître ne dispense pas de la fidélité à ce que l’on tient pour vrai. Aussi, de nombreux identitaires de droite se sentent obligés de rompre avec des personnalités pour qui elles éprouvent de l’affection et qui ont contribué à leur formation, mais qui demeurent hélas fermées aux nouvelles interprétations idéologiques du monde. La tension actuelle procède ainsi de cette dialectique classique : transmission, dépassement, opposition. Elle ne constitue pas une anomalie, mais un moment ordinaire de la vie intellectuelle. Reste à savoir laquelle de ces deux matrices analytiques s’avérera la plus apte à saisir les transformations profondes du monde européen au XXIᵉ siècle.

 

Une question demeure toutefois ouverte : ces deux camps peuvent-ils encore dialoguer, voire envisager, à terme, une forme de rapprochement ? La perspective apparaît incertaine, pour au moins trois raisons majeures, même si l’on peut discerner quelques éléments susceptibles d’en tempérer le pessimisme.

 

La première tient aux transformations contemporaines de l’espace public, en particulier à sa structuration algorithmique. Les controverses idéologiques ne se déploient plus prioritairement dans des lieux communs de confrontation avec la gauche ou avec « le système », mais dans des sphères numériques communes. Les réseaux sociaux — X constituant ici un cas exemplaire — favorisent la formation de bulles cognitives au sein desquelles les individus sont principalement exposés à des contenus proches de leurs propres orientations. Dans une phase antérieure, l’unité relative du camp anti-progressiste s’expliquait par l’existence d’un adversaire commun perçu comme hégémonique à la Télévision, dans les médias traditionnels et autres institutions. La conflictualité interne demeurait donc apparemment secondaire face à la domination culturelle attribuée au progressisme. Or, à mesure que ce dernier apparaît moins incontesté et à mesure qu’internet permet au courant antisystème d’avoir ses propres canaux de diffusion, les différenciations internes gagnent en visibilité et en intensité.

Les travaux de Konrad Lorenz sur l’agressivité peuvent éclairer ce phénomène par analogie : dans un espace clos, les formes de rivalité les plus vives surgissent fréquemment entre individus proches, davantage qu’entre groupes radicalement distincts. La proximité idéologique, loin d’atténuer la conflictualité, peut l’exacerber. Les divergences deviennent alors des marqueurs identitaires majeurs, et l’adversaire principal se reconfigure en rival interne.

Cette dynamique est amplifiée par les dispositifs algorithmiques qui privilégient les contenus polarisants. Elle tend à produire une perception hypertrophiée des oppositions, à réduire la visibilité des convergences et à rigidifier les positions. Il en résulte une radicalisation réciproque, dont les acteurs eux-mêmes peuvent prendre conscience sans toujours parvenir à s’en extraire.

 

La seconde raison tient à l’institutionnalisation progressive de ces courants. Ce qui relevait initialement d’un affrontement doctrinal s’inscrit désormais dans des écosystèmes médiatiques structurés. Le souverainisme dissident dispose aujourd’hui de médias, de circuits éditoriaux, de réseaux de financement, et d’un public fidèle : c’est aujourd’hui un business complet  Les enjeux ne sont donc plus exclusivement intellectuels ou politiques : ils sont aussi organisationnels et économiques. Dans ce contexte, la défense d’une ligne idéologique peut se confondre avec la défense d’un capital symbolique et matériel. La conflictualité se trouve alors renforcée par des logiques de concurrence. La polarisation n’est plus seulement le produit d’un désaccord doctrinal ; elle est également liée à des positions acquises dans un champ médiatique donné.

On pourrait objecter que des mécanismes analogues pourraient exister du côté identitaire, notamment si ce courant venait à se consolider médiatiquement. Il n’est pas exclu que cette idéologie, une fois dotée d’infrastructures médiatiques et économiques significatives, développe des réflexes comparables de protection de ses intérêts. À ce stade toutefois, la structuration du courant identitaire demeure plus embryonnaire, le « business identitaire » n’existe que très peu, ce qui limite, pour l’instant, l’ampleur de ces logiques.

 

La troisième raison est celle d’un tropisme vers la gauche de plus en plus prononcé du camp souverainiste dissident. Ses principaux idéologues rejettent à l’unisson le clivage droite/gauche, on l’a vu. Cela a pour conséquence inévitable d’encourager une attitude consistant à frapper toujours davantage la droite plutôt que la gauche. C’est ce qui est arrivé à Marine Le Pen sur le plan politique, et c’est ce qui arrive, dans une certaine mesure, à nombre de figures du souverainisme dissident sur internet.

De surcroît, la focalisation sur les élites, le populisme, la dilection pour l’État fort, la critique permanente du libéralisme, le soutien aux BRICS (auquel peut s’ajouter la dénonciation d’Israël), la critique de l’ethno-différentialisme, l’hostilité vis-à-vis des identitaires et la présence de plus en plus marquée d’individus extra-européens dans leurs rangs font que les souverainistes dissidents sont amenés à glisser toujours plus nettement vers l’extrême gauche.

Or, il se produit exactement l’inverse du côté des identitaires de droite. Ceux-ci sont poussés, quelles que soient leurs sensibilités originelles, à devenir de plus en plus libéraux en économie, de plus en plus favorables à l’Occident, de plus en plus ethno-différentialistes, de plus en plus élitistes et non populistes (à la manière du courant des Lumières sombres – NRx –), et ils entendent bien s’inscrire dans des dynamiques politiques électorales classées à droite afin de prendre le pouvoir de manière effective, plutôt que de se contenter d’une opposition radicale et quasi systématique sur internet.

Entre ces deux directions diamétralement opposées, il risque donc de devenir de plus en plus difficile, à l’avenir, de rassembler ces deux tendances.

 

Ces trois facteurs — fragmentation algorithmique, intérêts économiques, déplacement vers la gauche — rendent à mon avis une réconciliation difficile à court terme. Ils favorisent la cristallisation des oppositions plutôt que leur dépassement.

Il subsiste néanmoins un point de convergence potentiel. Malgré leurs divergences stratégiques et analytiques, ces courants partagent toujours un certain nombre de diagnostics : critique de l’immigration de masse, opposition aux transformations culturelles issues du progressisme contemporain, dénonciation de certaines formes de corruption politique ou institutionnelle. Ces convergences objectives pourraient tout de même constituer le socle d’alliances ponctuelles ou de coopérations thématiques.

Toutefois, la possibilité d’un tel rapprochement suppose une capacité de hiérarchisation des désaccords et une maîtrise des affects collectifs — conditions rarement réunies dans des contextes de forte polarisation. L’histoire intellectuelle montre que les clivages générationnels tendent à se stabiliser plutôt qu’à se résorber, sauf en présence d’événements majeurs susceptibles de reconfigurer les priorités.

En définitive, la coexistence conflictuelle de ces deux matrices analytiques apparaît aujourd’hui plus probable qu’une fusion ou qu’une synthèse rapide à l’avenir. En fait, leur affrontement constitue peut-être moins une anomalie qu’un moment structurant dans la recomposition plus large des droites européennes contemporaines.

 

Julien Rochedy

20/02/2026