Héraclite et l’entropie sur un chemin Les « présocratiques » exercent depuis toujours une forme de fascination sur maints…
Héraclite et l’entropie sur un chemin
Les « présocratiques » exercent depuis toujours une forme de fascination sur maints philosophes ou apprentis. Toujours en quête d’une régénérescence de l(s)a pensée, on croit plus aisément pouvoir la retrouver aux origines de celle-ci. D’autant que son caractère fortement lacunaire, morcelé, fragmentaire et aux frontières de l’oubli permet justement de la comprendre plus librement. Elle laisse comme des cases vides à remplir à dessein aux cerveaux un peu trop pleins. Un fragment nous indique ainsi un chemin mais il nous laisse l’emprunter à notre façon. L’image n’est évidemment pas fortuite : Heidegger, qui était obsédé par Anaximandre dont il ne reste pourtant quasiment rien, est l’auteur des fameux Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege : chemin des bois). Certains déambulent plutôt de bon cœur avec Parménide sur ces sentiers de forêts que ce dernier aurait dit éternels. D’autres préfèrent rire avec Démocrite au milieu des arbres et leurs irréductibles atomes. Moi, c’est Héraclite qui m’obnubile quand j’ai besoin d’errer. Héraclite d’Éphèse, l’aristocrate voire le fasciste[1] ; et surtout, celui qui pleure[2].
Puisque ces antiques penseurs nous autorisent toutes les interprétations ou presque, je m’aventurerai volontiers sur le chemin d’une divagation assumée. Du reste, je crois qu’Héraclite nous y invite tout particulièrement : il prenait un malin plaisir à brouiller la formulation de ses idées pour qu’elles échappassent au vulgaire, et le seul livre qu’on lui connaît finit tragiquement – ou, compte tenu de sa philosophie, assez ironiquement – brûlé dans l’incendie du temple d’Artémis dans lequel il l’avait déposé. De là le surnom l’accompagnant depuis le début, celui de « l’obscur ».
Alors, gageons que de l’obscurité du plus profond des bois, les élucubrations soient permises.
Héraclite serait, d’après moi rêvassant, le père de la thermodynamique. Ou plutôt, le premier qui en aurait eu l’intuition. Il aurait compris que tout changeait sans cesse (« Toutes choses sont en mouvement » Fr.12, ou plus célèbre encore : « Tout passe et rien ne demeure ; et comparant les choses au courant d’un fleuve, tu ne saurais entrer deux fois dans un même fleuve. » Fr.15) car, en définitive, tout se consumait perpétuellement. C’est l’idée que la différence entre ce que l’on appelle le passé et le futur, assez floue pour les lois de la physique classique, ne se conçoit qu’à l’aide de la thermodynamique et du principe d’entropie toujours croissante (le deuxième), elle-même générée par la dissipation d’énergie, ou dit autrement, la consumation.
C’est pourquoi Héraclite fit du feu l’élément central de sa philosophie de la nature (« Ce monde-ci, le même pour tous, que nul dieu ni homme n’a fait […] : un feu éternel, s’allumant en mesures et s’éteignant en mesures. » Fr.48). Ce feu incarnerait la vérité suprême du monde (« La foudre gouverne toute chose. » Fr.46) étant donné que la seule chose dont nous puissions être à peu près sûr est l’entropie (« Le savoir ne consiste qu’en une chose : reconnaître qu’une pensée [le phénomène de l’entropie, N.D.L.R.] gouverne toutes choses à travers tout. » Fr.95). Comme nous le savons à présent, son inexorable action est dissimulée partout au sein des structures de la vie, peut-être simplement parce que, cruelle, « [la] nature – aime à se cacher » (Fr.66).
C’est la raison pour laquelle Héraclite pleura avant tout le monde – avant nous, en tout cas, contemplant impuissants l’insensé verdict final de l’univers (« Car en survenant, le feu jugera et s’emparera de toutes choses » F.46) : sa mort thermique, irrévocable une fois que toute l’énergie aura été brûlée (« S’il n’y avait pas de soleil, ce serait la nuit perpétuelle. » Fr.54). Comme si la vie allait non seulement désespérément à la mort mais cherchait de surcroît à l’obtenir au plus vite (« Le nom de l’arc [représentant la tension qu’induit l’énergie, donc la vie, N.D.L.R.] est la vie, mais son œuvre est la mort. » Fr.10), nous laissant inévitablement turbides face à l’impression que rien n’aurait d’importance (« Le bon et le mauvais sont identique » Fr.33) car tout pourrait nous sembler résolument absurde (« La vie est un enfant qui joue au tric-trac : c’est à un enfant que revient la royauté. » Fr.124).
Il y a plus de deux mille cinq cents ans, sur les côtes ioniennes, les larmes d’Héraclite auraient ainsi précédé les nôtres devant nos récentes découvertes scientifiques des plus implacables secrets de l’univers.
– On me dira que je vais beaucoup trop loin. Sans aucun doute. Mais sur un chemin, le nulle part ne peut-il pas se dépasser que si l’on pousse un peu trop loin ? –
[1] « [Héraclite] n’était pas socialiste – si l’on peut parler ainsi, il était peut-être aristocrate, voire « fasciste ». » écrit (pour mon plus grand amusement) l’immense scientifique Erwin Schrödinger dans La nature et les Grecs (1948). À noter qu’il était lui aussi obsédé par les présocratiques.
[2] « Démocrite qui rit » est souvent représenté avec « Héraclite qui pleure » d’après plusieurs auteurs antiques : la lettre (apocryphe) d’Hippocrate à Damagète, ou chez Sénèque (De la colère, II, 10.) ou encore chez Juvénal (Satires, X.)
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