Bienvenue sur le blog de Julien Rochedy

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Besson, Lucy et la métaphysique européenne

Puisqu’il est préférable que je ne dise pas tout ce que je pense – pour l’instant – des évenements du proche et moyen orient qui font l’actualité brûlante du moment, j’aborderai des sujets beaucoup plus légers, plus abstraits, même si à bien des égards ceux-ci nous ouvrent (ou plutôt nous entrouvrent, n’exagérons pas) des pans de la réflexion qui appartiennent au plus fondamental du mystère de l’existence.

Je suis allé voir le film Lucy de Luc Besson, avec Scarlett Johansson et Morgan Freeman. 

Même si Luc Besson est souvent décrié pour ses productions au rabais qu’il commet deux à trois fois par an avec sa société « Europa », et même si humainement il semble être parfois un gauchiste de la pire espèce, je ne peux m’empêcher de l’apprécier, de l’apprécier même malgré lui. Certes, les films qu’il produit et écrit sont trois fois sur quatre de la grosse daube aux scénarios tout droit sortis de fast-food des scripts, mais les films qu’il réalise et dans lesquels il met vraiment de lui-même sont souvent de sacrées réussites. Sa méthode, connue désormais, consiste à produire des daubes pour grand public afin d’engrenger de l’argent pour ensuite pouvoir réaliser ses propres films. Par ce processus, il peut concurrencer les géants du cinéma américain sur leur propre terrain : celui du divertissement. Luc Besson est donc, consciemment ou pas, une sorte depatriote. Il prend un malin plaisir à faire tourner dans ses superproductions des acteurs français et européens, il déploie une énergie remarquable à développer sa cité du cinéma pour doter la France de structures équivalentes à celles des Etats-Unis ou d’autres pays européens, plus en avance que nous en ce domaine, hélas, et il réussit brillement dans les box-offices américains avec des productions presque à 100% françaises ou européennes, ce qui n’est pas, loin s’en faut, donné à tout le monde.

En réalité, il nous faudrait plusieurs Luc Besson. Le cinéma français, s’il peut être chiant, laborieux et de peu d’ambition, possède souvent une sensibilité et une audace – y compris dans le genre du divertissement – que n’a pas le cinéma américain. De plus, la France a quelque chose que tous les autres n’ont pas nécessairement et qui mériterait d’être exploité à fond : son histoire et sa littérature comme sources d’inspiration. Je regardais l’autre jour le film « Le majordome » sur le « nègre de maison » de la Maison Blanche qui traversa toute l’histoire contemporaine des Etats-Unis et je me disais qu’il était fascinant de voir à quel point les américains pouvaient sublimer leur histoire par des dizaines et des dizaines de films sur elle. Eux qui n’ont quasiment pas d’histoire, voilà qu’ils la mettent constamment en scène (toujours ou presque à leur avantage) et deversent leurs productions sur le monde, faisant qu’il ne m’étonnerait guère que n’importe quel petit occidental de l’Europe de l’Ouest connaisse mieux la maigre histoire des Etats-Unis que celle de son propre pays, pourtant cent fois plus glorieuse et grandiose. Je me prends à rêver de sociétés de productions françaises et européennes qui parviendraient à réaliser des films à grand budget, et par un prisme patriotique (comme les américains), sur notre histoire à nous : je suis certain que notre propre vision de nous mêmes en serait fondamentalement changée, de manière plus significative encore que ne pourraient le faire des hommes politiques avec leur discours ou des manuels scolaires avec leurs leçons.

Bref, j’ai aimé Lucy car en plus de maîtriser parfaitement le genre du divertissement (rythme parfait, aucune longueur, véritable sensation de fantastique), le film intègre des reflexions qui, si elles ne sont que survolées (ce qui est naturel pour un film à vocation grand public), sont toutefois très intéressantes. C’est un peu comme le Grand Bleu, chef d’oeuvre, là, pour le coup, de Luc Besson, qui nous entrebaillait la porte d’une pensée profonde sur le rapport au monde, la solitude et l’appel de l’immensité. Lucy a le mérite de nous interroger sur le temps, l’intelligence et la nature même du monde. Quand Lucy (attention au spoil), parvenant à maîtriser 100% de son cerveau, disparaît aux yeux des hommes pour intégrer totalement l’univers, comment ne pas penser à la philosophie hindouiste, ou, plutôt, brahmanique, sur la capacité des êtres vivants à intégrer l’âtman – l’âme du monde ?

Philosophie moniste, ou panthéiste, qui veut que l’univers ne soit qu’un, constitué d’une seule et même substance dans laquelle il serait possible de plonger afin de tout pouvoir maîtriser et sentir. Ce que les bouddhistes ont vulgarisé avec le concept de l’illumination se trouve dans ce film illustré par le biais, fantastique, de la capacité d’un homme à pouvoir exploiter l’ensemble des possibilités de son cerveau. On peut même trouver dans la réflexion sur le « temps comme seule mesure de l’existence », que révèle Lucy aux scientifiques, une dose d’Heidegger : façon de postuler que si l’univers est un, l’existence et l’essence sont d’un même tenant – et que l’être, par nature, se déploie et se manifeste, le temps restant par conséquent notre seule façon d’appréhender ce déploiement.

Il est très intéressant de constater comme revient, en Occident, une philosophie panthéiste, et donc, païenne, fort éloignée du dualisme et de la métaphysique chrétiennes. Celle-ci ne dit sans doute pas encore son nom, il se peut même qu’elle ne le connaisse même plus et qu’elle ne s’exprime que par laspsus et manifestations inconscientes, mais dans le parcours métaphysique de l’Europe, ce retour aux origines est peut-être signifiatif d’un mouvement dont on ne peut dire encore quel sera l’aboutissement. Serait-ce là le symptôme d’une nouvelle renaissance métaphysique européenne ou, au contraire, une façon de boucler la boucle et de nous précipiter vers notre mort ?

Impossible, aujourd’hui, de le savoir. Mais quoiqu’il en soit, le film sera intéressant à regarder. 

La sexualité est quel symptôme ?

2010

Pour juger au mieux de la santé d’une société ; pour jauger si elle est saine et jeune, ou, au contraire, à ce point décrépite qu’elle effleure son crépuscule ; deux interprétations d’un même symptôme furent toujours offertes aux chercheurs et autres interrogateurs de leur temps : ce symptôme que nous évoquerons ici, il s’agit de la sexualité.

‘’La sexualité comme symptôme’’, cela suggère tout de suite la question : « symptôme de quoi ? », et c’est précisément là que viennent se bousculer les deux interprétations possibles du phénomène. Bien entendu, lorsque nous évoquons la sexualité, nous parlons de la sexualité débordante ; celle qui, diurne et fière de l’être, est clairement revendiquée, affichée et plébiscitée, d’un caractère tout à fait prosélyte, c’est-à-dire qui s’est tellement assumée qu’elle ne choque plus l’esprit du temps du moment, ou, au pis, seulement de façade. La société occidentale d’aujourd’hui est un exemple de ce que nous venons de dire, car elle assume nettement son appréhension légère de la sexualité. Or – et il est presque inutile de le préciser – il n’en fut pas ainsi à toutes les époques, et l’on put en voir certaines qui, si l’on se contentait d’un regard superficiel, semblèrent dénuée de tout érotisme, ainsi que de tout penchant vers la galanterie. De même, certains individus affichent une sexualité confiante et tout à la fois joyeuse, n’approchant la chose qu’avec gaieté et frivolité ; alors que d’autres, fort éloignés de toute désinvolture, l’approchent avec gravité, l’évoquent le moins possible, ou alors en termes convenus, et ne semblent pas en faire un centre d’intérêt important. Evidemment, ces différentes idiosyncrasies peuvent, dans quasiment tous les cas, s’expliquer par des causes externes, et il faut moins les voir comme dépendantes d’attirances et d’affections particulières, toutes naturelles et intrinsèques, que comme directement déterminées par l’éducation, la culture du moment (la mode), la liberté et ce genre de choses. Que ce soit à l’échelle de la société ou à celle de l’individu, deux jugements se sont presque toujours retrouvés en butte dans l’histoire des idées sur cette question : l’un, moralisateur, perçut la sexualité affichée et revendiquée comme un symptôme de délitement, de décadence, et, pour s’en prémunir, marqua du sceau du diable toute société qui se livrait un peu trop à la débauche, ainsi que tout individu un peu trop libertin. L’autre, affranchie et souvent provocatrice, celle dite païenne, nietzschéenne ou gauchiste, considéra plutôt la sexualité débordante d’une société, ainsi que son corolaire chez les individus, comme des signes de vitalité, de puissance et de jeunesse, ce qui, loin d’être des signes de décadence – donc de mort prochaine – étaient plutôt des symboles d’une vie qui s’affirme et se promeut, annonçant ainsi des avenirs aussi radieux que certains. Ces visions, si radicalement opposées sur le même sujet, nous invite à nous interroger ; interrogation d’autant plus pertinente que la sexualité, à notre époque, semble avoir pris une place d’importance : on la dit nécessaire à l’émancipation individuel, au couple et au bol d’air qu’elle amènerait soi-disant à la société (les gauchistes des années 60-70 ayant tablés que celle-ci s’ennuyait et n’était qu’un glacis d’hypocrites, chose désormais révolue depuis la « libération » sexuelle). La question de savoir si la sexualité assumée et débordante participe ou non d’une décadence est donc on ne plus intéressante à poser à l’heure actuelle.

L’on connaît les lieux communs sur la débauche : Sodome brulant sous le souffle de Dieu, Rome périssant de ses orgies voluptueuses et l’aristocratie française du dix-huitième siècle, badinant joyeusement dans les boudoirs avant de rejoindre l’échafaud révolutionnaire. Nos consciences sont toutes gorgées de ces images et des conclusions qu’elles portent en elles, à savoir que la licence, le vice et la volupté ne sont que des prodromes d’une catastrophe, et l’on ne trouve point étonnant que Sade et sa perversité n’apparurent dans l’Histoire que dans les derniers souffles de la civilisation qu’il représentait, celle qui, aristocratique et royale, fut devenue libertine, donc mourante et bientôt décapitée. Pareillement, les réactionnaires de tous poils s’entendent presque unanimement sur l’idée que la civilisation occidentale, depuis les années soixante-dix et sa « libération » sexuelle, serait précisément en train de mourir – d’en mourir, décédant sous les coups conjoints de l’émancipation des femmes, de la multiplication des divorces, de l’abaissement de la famille et de la trop grande liberté, transformée en licence, donnée à la sexualité. Cette méfiance envers l’émancipation sexuelle semble a priori être accréditée et légitimée par l’Histoire, car il apparaît en effet que ces moments libertins soient presque toujours des marches pieds vers le crépuscule. Au niveau individuel, les hommes débauchés eurent eux-aussi une image péjorative : Suétone peint les empereurs romains libidineux et sales, ce qui, ajouté à leur cruauté et leurs folies, participe d’en faire des hommes détestables. Plus intéressant encore, ces archétypes exécrables de l’homme trop porté sur le sexe persistent aujourd’hui, malgré notre émancipation sexuelle, et l’on donne presque toujours la part belle au père de famille et à l’homme fidèle, tout en honnissant le dragueur invétéré, l’homme qui va voir des prostitués ou qui n’envisage les femmes que pour leur corps. Quant à la femme trop légère, la demi-mondaine, celle qui multiplie les expériences sexuelles, celle-ci garde encore indéniablement une mauvaise image. Cette image dégradante s’inscrit sans doute dans le même logique que celle qui juge une société trop licencieuse : l’on considère inconsciemment que cet homme, cette femme ou cette société ne sont point faites pour la reproduction d’eux-mêmes, car si l’on considère nos jugements et nos points de vues comme asservis par le principe vital de volonté de vivre, et donc de se reproduire, toutes jouissances dont l’objet ne serait que la jouissance elle-même contreviendrait gravement à l’idée, inconsciente pour une grande part, que la survie et la reproduction dépendent avant tout de sacrifices, d’abnégations et d’utilité plutôt fonctionnelle de la sexualité. D’ailleurs, cette répugnance peut se justifier aux vues de la chute de la natalité en Europe, arrivée depuis que la sexualité s’est émancipée. L’homme, déterminé en partie par son principe vital de survie et de reproduction, regarderait ainsi encore – et sans doute à jamais – une sexualité trop débordante comme quelque chose qui mettrait en péril sa propre survie. Mais revenons au sujet : qu’importe ici de savoir pourquoi les hommes peuvent répugner ou, au contraire, apprécier le phénomène de l’émancipation sexuelle ; ce sur quoi il importe de réfléchir, c’est sur ce que signifie cette même émancipation au regard de la décadence ou de l’ascendance, de la vieillesse ou de la jeunesse, de la mort ou de la vie.

Nous disions que l’Histoire parait accréditer la thèse selon laquelle la sexualité, lorsqu’elle s’émancipe des carcans traditionnels et demande plus que des rapports conjugaux et convenus, serait une marque, un symptôme, de décadence. Or, cette considération est en vérité limitée à bien des égards. D’abord, au niveau de l’Histoire, comment pourrait-on interpréter le moment grec à l’aune de cette même thèse ? Sauf à penser comme Hegel que la Grèce Antique n’appartient pas vraiment à l’Histoire, tant elle n’est qu’exemples de perfections en tout et pour tout, nous sommes obligés de prendre en compte une civilisation qui, si elle ne poussait pas non plus à la débauche (n’exagérons tout de même pas), accordait cependant une liberté des mœurs considérable ; considérable dans le sens où la sexualité n’était pas du tout marqué du sceau du péché, tout manichéisme étant naturellement inconnu des grecs de la période héroïque comme classique. Ce rapport sain au corps et à ce qui en découle fut particulièrement loué par Friedrich Nietzsche, qui voyait dans l’attitude des grecs vis-à-vis du sexe quelque chose de pur, de vivant, de naturel joyeux et fort, en somme : plein de vie. Pour lui, c’est le christianisme et son mépris du corps qui aurait rendu vicieuse la sexualité, alors qu’au naturel, dans l’appréhension spontanée de celle-ci, elle ne serait qu’une marque de santé. L’érotisme dans la Grèce classique apparaît donc comme sain, assumé souvent, et l’on ne peut pas dire que la civilisation grecque fut morte de cela, ni même qu’elle fut une civilisation décadente au moment même où le libertinage était, si ce n’était admis, au moins rependu. Que dire aussi de la sortie de Stendhal, lorsqu’il écrit que : « En morale, l’amour des femmes est un mal infiniment petit. Tous les grands hommes grecs étaient libertins ; cette passion dans un homme indique l’énergie, qualité sine qua non du génie. »[1]. Ainsi donc pour l’auteur du Rouge et du Noir, le libertinage, au niveau individuel, loin d’annoncer un dérèglement de la personne, une décadence de celle-ci, ou des orientations malsaines, serait au contraire un signe de son génie, de son énergie, c’est-à-dire d’ascendance personnelle. Comme l’explique très bien François Bluche dans sa monumentale biographie de Louis XIV, biographie monumentale car embrassant tout autant la vie du Roi Soleil que la peinture des mœurs des français du grand siècle, le péché de la chair était sans doute le moins punissable en ce temps là, et tout le monde à la cour y goutait, pour peu qu’ils sussent se faire absoudre par quelques hommes d’Eglise, scrupuleux en tout, mais relativement indulgents sur la question. Là encore, l’on ne peut pas dire que la France du dix septième siècle était en pleine décadence ; au contraire, elle connaissait son apogée. Comment, dès lors, envisager la chose, lorsque deux thèses inverses peuvent venir s’affronter sur les mêmes terrains, ceux de l’Histoire et de l’individu ? La sexualité n’aurait-elle alors aucun rapport avec la décadence d’une société et la déchéance d’un homme ? Si tel était le cas, alors il faudrait revoir tous les jugements péremptoires sur la nature débauchée de notre siècle, et le lien que cette débauche pourrait avoir avec notre manifeste décadence.

En réalité, si lien il y a, il n’est pas celui auquel nous pensons spontanément et évoquons sous le terme « sexualité débordante » ou même « débauche », et c’est ici que nous touchons toute l’ambiguïté du problème. Napoléon Bonaparte, dans un manuscrit de jeunesse, écrivait : « Ce qu’il y a de sûr (…), c’est qu’un peuple livré à la galanterie a même perdu le degré d’énergie nécessaire pour concevoir qu’un patriote puisse exister. » Arrêtons-nous sur la sentence de celui qui deviendra empereur. Par « galanterie », le jeune Bonaparte entend « l’amour », la disposition de l’âme trop portée vers le cœur, vers le commerce entre l’homme et la femme, qui débouche toujours, tout naturellement, à des rapports charnels. Ainsi, la marque de la décadence d’une société ou d’un homme – ce qu’il faut entendre, dans la bouche de Napoléon, par l’absence de patriotes – se révélerait par les rapports trop étroits entre les hommes et les femmes, ceux-ci ne songeant qu’à séduire celles-ci, et ne se sentant vivre qu’à leur chaleur partagée. Le parallèle avec notre époque est prégnant : nous vivons dans une société où l’Amour, le rapport homme/femme, le couple, la sexualité, les « relations », le cœur et tout ce qui s’en suit, semblent être devenus des éléments d’une extrême importance dans une vie, et l’on exagérerait à peine si l’on avançait que beaucoup de nos contemporains ont l’air de faire de tout ceci leurs centres d’intérêt primordiaux. Or, l’on n’exagérerait pas moins si l’on continuait par dire que le patriote, dans notre société, est loin d’être la figure dominante, et qu’il apparaît même, sous bien des égards, comme anachronique, voire carrément étrange. Napoléon Bonaparte eut-il pour autant une vie sexuelle indigente ? Non, il n’en est rien, et on lui prête nombre de conquêtes. Pourtant, il fut patriote, et homme de pleine force et en pleine ascendance. Ce n’est donc pas la sexualité débordante qui doit être mis en cause dans la décadence d’une société ou d’un homme, mais plutôt l’obsession de celle-ci, mais plutôt le fait de la placer, par le truchement de la galanterie – donc de la séduction, du commerce homme/femme, du jeu de l’amour – en intérêt primordial. Pour mieux comprendre la nuance, il nous faut aller vor dans l’Iliade d’Homère. Les deux camps qui s’affrontent sont les achéens – les grecs – et les troyens. Les deux peuples ont une vie sexuelle débordante : Achille le thessalonien est entouré de femmes, Pâris est spécialement connu pour son libertinage. Seulement, une différence psychologique se dessine entre les deux protagonistes. Si guerre de Troie il y a, c’est justement parce que Pâris préfère son amour et son attirance sexuelle (comme cela est clairement précisé) au bien de sa patrie. Les troyens, s’ils méprisent un peu le jeune séducteur, concèdent que la beauté d’Hélène vaut bien une guerre. Ainsi, malgré qu’ils regimbent, ils cèdent quand même à la volupté, à la dépendance sexuelle et affective. Fut-ce de même chez les grecs, chez Achille ? Lorsqu’Agamemnon lui demande Briseis, la merveilleuse Briseis dont Achille, l’orgueilleux Achille, le plus fort de tous les hommes, s’est épris, il cède au Roi, il cède aux injonctions de l’autorité, et, pourrait-on dire, à la patrie. L’on sait qu’Achille bouda largement cette décision, mais qu’importe : contrairement à Pâris, il fit passer les caprices de son cœur et de sa sexualité après la soumission qu’il devait envers son chef légitime, qui représente, en quelque sorte, l’intérêt supérieur. Notre sensibilité moderne accorderait bien évidemment sa sympathie bien plus au romantique Pâris qu’au sévère Achille, mais il n’en reste pas moins que, à cause de ce comportement décadent de Pâris, c’est-à-dire qui fit passer la galanterie et la sexualité, qui est sa conséquence, en premier, la catastrophe survint, la destruction de Troie. Destruction de Troie qu’ici, nous pouvons comparer à celle de Babel et à l’échafaud de la Révolution ; châtiments survenus non pas, comme nous venons de le voir, à cause de la liberté des mœurs et de la sexualité débordante, mais seulement à cause de la dépendance envers cette dernière, à cause de la trop grande importance que celle-ci prît dans l’existence, qui fit que, à un moment donné, elle devient l’intérêt premier, au mépris de tous les autres.

Ainsi, si nous devons juger la sexualité comme symptôme ou non de décadence, il faut donc nous garder d’une approche moraliste et bien trop simpliste, afin de cibler plutôt la nuance qui est seule déterminante : ce n’est pas la sexualité débordante, la volupté et la concupiscence qui sont dégradantes et symptomatiques d’une décadence, mais une tournure d’esprit qui fait trop la part belle au commerce libidineux et amoureux entre les hommes et les femmes, qui donne une trop grande importance à celui-ci, le mettant au dessus de tout, et accaparant toute l’existence, comme aujourd’hui ; tournure d’esprit qui, qui plus est, n’est en rien garante de la sexualité effective, car si l’on en croit à la fois Houellebecq et son analyse de la vie sexuelle moderne (qui ne serait en vérité qu’une grande misère dissimulée sous une faconde et un amas d’impératifs jouisseurs et licencieux) et le mot célèbre d’une grande dame du siècle classique (« je n’en parle pas, monsieur, parce que je le fais beaucoup »), ce trop grand tropisme vers l’Amour, la galanterie et le sexe n’aurait aucun rapport avec la sexualité débordante, mais seulement avec la perversité de l’esprit, perversité qui seule, finalement, serait véritablement symptomatique de la décadence.

50 nuances de Costals

27/07/2014

Nota Bene : quand je dis « les femmes » ou « les hommes « , je veux bien sûr dire « ce que je crois être la majorité des (…) », car j’ai bien conscience que « tout le monde est différent », « qu’il ne faut pas faire d’amalgames », etc. mon cul sur la commode.

Le hasard a voulu que, tandis que je finissais le troisième tome de la série « Les jeunes filles » de Montherlant (j’en lis un par été depuis 2012 : le plaisir en est si grand que je le fais durer), je tombe sur la bande annonce du film inspiré par le roman « 50 nuances de Grey » de E.L James.

Impossible de ne pas tomber dessus, soit dit en passant, puisque je ne sais le nombre de filles, après m’avoir ô combien emmerdé avec ce roman, il y a deux ans, partagent désormais toutes cette vidéo sur leurs réseaux sociaux : 

Mister Grey est le cliché le plus parfait des fantasmes féminins, un poncif tellement caricatural, à vrai dire, qu’un homme ne peut s’empêcher de rire à sa description. Riche, puissant, charismatique, gardant toujours le contrôle, mais ! mais dissimulant une enfance difficile, un côté bad boy, une immense fragilité, une perversité sexuelle semble-t-il fascinante… mais ! mais ! mais ! Ce n’est pas tout : ce mister Grey va s’attacher à une fille qui n’est pas grand chose (mythe de Cendrillon), tomber complètement amoureux d’elle, lui être fidèle à jamais, et, surtout, cette fille va le faire changer. Ô niaiserie ! Ô bêtise ! 

Ainsi, ce que je jugeais exquise discrétion n’était que haine féminine pour la réalité ! La confiance par l’ignorance, voilà qui est essentiellement féminin. Elles élaguent dans un homme, dans un auteur, tout ce qui leur déplaît, tout ce qui n’est pas conforme à leur « Rêve ». L’athée, pour elles, est censé « chercher », le dur est censé être un tendre, l’euphorique est censé être un inquiet, la crapule est censée être un honnête homme.

Elles n’aimes pas des êtres réels, mais des fantômes ou des archétypes, et elles le savent. Et on s’étonne qu’elles soient maladroites ! Et elles s’étonnent d’être, à la fin, « déçues » !

Le démon du Bien, 3eme tome des Jeunes Filles.

Alors, comparaison n’est peut-être pas raison, mais la raison compare.

Il y a ce Mister Grey d’un côté, mirage fantastique pour les rêves de femmes, et puis il y a Costals, le héros des Jeunes Filles de Montherlant.

Costals est plus véridique, et il est même plus franc : 

C’est ce que vous devez comprendre. Attention à ne pas me préférer l’idée que vous vous faites de moi. Il faut me prendre avec mes dépendances : les écuries et les latrines.

Pitié pour les femmes, 2eme tome des Jeunes Filles.

Costals est un écrivain renommé d’une grande indépendance et d’une immense solitude, et c’est un chasseur. Il va de femmes en femmes et n’a que mépris pour elles, mais un mépris qui se mêle, comme de mise, d’une attirance irrésistible, et, presque, d’un véritable amour (il n’y aurait qu’un moderne pour s’imaginer que le mépris ne peut pas marcher avec l’amour). Costals est la version humaine, la version homme (avec un H ou un petit h) de mister Grey : lui aussi est riche, puissant, charismatique, fascinant, mais lui n’est pas fidèle, lui ne s’attache pas à une femme et rien qu’à elle, lui a le mariage et le couple en horreur, lui est d’une dureté, d’un cynisme et d’une immoralité parfois insoutenables. Mais les femmes l’aiment quand même, espérant plus ou moins secrètement pouvoir « le faire changer » pendant que lui rigole de telles velléités. Car le drame, pour les femmes, c’est que Costals est heureux comme ça.

D’ailleurs, la comparaison entre Grey et Costals me fait penser à un paradoxe qui est, crois-je, assez révélateur, bien que je n’ose pas aller chercher jusqu’au bout de ce que ce paradoxe suppose. Grey a peut être toutes les qualités d’un homme parfait pour les femmes, mais sexuellement, il veut leur faire du mal. Costals, au contraire, aussi misogyne qu’on pourrait croire, déclare ceci : 

Ce que je demande à une femme, c’est de lui faire plaisir.

Ce qui me fait immanquablement penser aux vers de Valéry, que j’adore :

Je sais où je vais,
Je veux t’y conduire,
Mon dessein mauvais
N’est pas de te nuire…

L’Insinuant, Poésies de Paul Valéry

J’arrête là. Mais quoiqu’il en soit, entre les niaiseries en cuir que sont ces 50 nuances de Grey et la formidable inspection de l’âme humaine, tant féminine que masculine, que sont la quadrilogie des Jeunes Filles, « il n’y a pas photo » comme dirait l’autre… Mais peut-être qu’en vérité l’un n’est pas si incompatible que ça avec l’autre. Peut-être même que pour bien comprendre le pourquoi du comment d’un Grey, il faut écouter Costals, ses dures vérités et ses cinquante nuances à lui. 

Rock & Révolution

Conseillé par un membre de la famille, je découvre le groupe Ratt qui manquait singulièrement à ma culture auditive, pourtant friande et assez bonne connaisseuse de hard-rock.

Je ne ferai pas maintenant un éloge de ce que l’on appelle le hard-rock ou le métal, mais je préciserai que ce genre est loin d’être la caricature qu’on lui prête bien souvent. On sous-estime largement sa qualité musicale. Déjà, il faut savoir qu’un groupe de hard-rock est généralement composé d’excellents musiciens, capables d’improviser des solos avec n’importe lequel de leur instrument à l’instar des musiciens de jazz ou du blues. Certaines compositions et certains solos atteignent ainsi une maestria, pour les amateurs de musique, qu’il est désormais impossible de retrouver dans les autres genres musicales modernes. D’ailleurs, en vérité, le hard-rock n’est plus du tout moderne : son modèle appartient aux années 70, 80 et encore un peu 90, bien que des groupes de rock-garage comme Nirvana (c’est à dire précisément sans véritables musiciens) aient définitivement appauvri le genre à partir de ces années.

Bref, sans être la perfection absolue du modèle, Ratt s’écoute et régale à bien des égards. Grosse batterie, rif intéressant, solo impeccable, refrain efficace.

Dans le même temps que j’écoute à nouveau du hard-rock, me voilà plongé dans le livre de Philippe Pichot-Bravard sur la Révolution Française.

Ce livre a le mérite de ne pas être simplement une histoire de plus de notre Révolution, il essaye d’aller découvrir ce que celle-ci a supposé et suppose encore comme changements de paradigmes politiques, sociaux, et, presque, anthropologiques.

Mon imaginaire, propulsé par cette lecture, ne peut s’empêcher de rêver à de nouvelles révolutions. A supposer que le jeu démocratique ne suffise pas, ne suffise plus, et que les institutions soient à ce point bloquées qu’on ne puisse plus, à travers elles, engager un processus de régénération de la Nation (pour parler comme en 1789), alors peut-être faudra-t-il songer à la mise en œuvre d’une nouvelle Révolution Française.

Avant que les Torquemadas de la République s’insurgent en lisant de telles évocations, peut-être devraient-ils penser à ce qu’ils doivent aux révolutions successives dans notre pays. 1789, 1830, 1848 : sans révolution, ils n’auraient pas leur très chère République.  Ils savent mieux que quiconque que, parfois, il est impossible de faire autrement. Alors, interdits comme ils sont de contester l’idée même d’une révolution, qu’ils se taisent et me laissent continuer.

En réalité, il n’est pas si difficile que cela de faire une révolution, même aujourd’hui. Sans compter que la France et sa centralisation sont faites pour les révolutions, ce qui aide beaucoup. Pour ce faire donc, il faut un esprit du temps très contestataire vis à vis des classes dirigeantes et des institutions (nous l’avons), pour que la majorité laisse faire ; il faut des forces de l’ordre prêtes à tourner casaque (nous les avons), comme en 1789 Louis XVI dut retirer les régiments autour de Paris par défiance à l’égard de leur loyauté, laissant ainsi le champs libre aux parisiens ; et il faut enfin mille jeunes gens, peut-être deux ou trois mille, fonçant, un beau matin ou un grand soir, sur l’Élysée, pour y déposer le gouvernement et instituer sur-le-champ une nouvelle constituante.

Mais en définitive, ce qu’il faudrait surtout, c’est un peu de rock.  

Vienne la pluie, viennent les films

21/07/2014

Je profite de ces vacances et de la pluie pour me faire* une culture cinématographique (un prétentieux dirait « refaire », comme ceux qui disent invariablement qu’ils relisent tel ou tel classiques pour ne pas avouer, qu’en fait, ils les découvrent). Évidemment, mon goût développé et coupable pour les dernières sorties m’ont quand même fait voir quantité de merdes au milieu des chefs d’œuvre. Pour n’en citer qu’une, « Noé » de Darren Aronofsky avec le pourtant excellent Russell Crowe, le seul qui surnage d’ailleurs (simplement grâce à sa bonne gueule) dans ce déluge de clichés et de dialogues insignifiants. Nullissime ! Mais quand même, pour rire un peu, bons points à Noé expert en maniement des armes, aux tenues ultra-seyantes des héros, aux anges déchus et aux bestioles en images de synthèse facturées début années 2000, au méchant forcément très méchant et aux hurlements d’Emma Watson, insupportables et pas du tout crédibles.

Bref, je suis allé voir du côté de Delon, qu’en fait je ne connaissais surtout qu’à travers sa légende et très peu dans ce qui la permise. J’ai regardé coup sur coup Plein Soleil et Le Guépard.

Je connaissais déjà le très machiavélique scénario du roman de Patricia Highsmith qui me fait penser à une sorte de bovarysme extrémiste. Le syndrome de Mme Bovary, défini par Jules de Gaultier comme étant « le fait de se concevoir autre que ce que nous sommes » semble ici poussé à sa logique extrême : non content de s’imaginer et de se vouloir autre, Tom Ripley va assassiner cet autre et prendre sa place. Naturellement, c’est un régal.

Pour continuer sur l’évocation du bovarysme, je resterai au XIXe siècle, car, finalement, ce roman et son film me rappellent des histoires très françaises à la Rastignac, lesquels, Rastignac et autre Julien Sorel, seraient simplement mues par une logique beaucoup plus perverse et surtout bien plus prêts à tout. Une logique beaucoup plus moderne en somme.

En fait, si je songe à ces héros, c’est que je m’attache à Tom Ripley avec le même sentiment qui crée mon affection pour ses illustres prédécesseurs : celui d’une tendresse pour l’homme de rien qui doit supporter la morgue des nantis et pense que, les valant cent fois, il doit et peut prendre leur place. Quant aux moyens utilisés pour ce faire, c’est un dilemme qui court dans toute la littérature et dans tout notre imaginaire. Certains peuvent aller jusqu’au crime, et, d’une certaine façon, il y a dans Plein Soleil un thème qui rappelle aussi Crime et Châtiment de Dostoïevski, mais un Crime et Châtiment dénué définitivement, lui, de toute moralité.

La réalisation du film et le jeu d’acteur souffrent toutefois un peu, je trouve, du temps qui a passé. Mais le visage et le regard de Delon, notamment lors des scènes de séduction de la fin avec Marge, restent absolument fascinants.

Ayant terminé Plein Soleil, je suis passé au Guépard. Inutile que je ramène ma fraise sur le film, en lui-même, de Luchino Visconti, car il ne viendrait à l’idée de personne de discuter d’un chef d’œuvre pareil. Je parlerai plutôt de ce qu’il m’a surtout évoqué :

A en juger par la persistance du thème du Guépard dans énormément d’œuvres européennes, tant romanesques (c’est, là encore, presque tout le XIXeme siècle) que cinématographiques (de La grande illusion aux Visiteurs, si vous me permettez) j’en viens à penser que le passation de pouvoirs entre l’aristocratie et la bourgeoisie reste un véritable traumatisme européen qui s’exprime encore, soit consciemment par des maîtres comme Renoir ou Visconti, soit inconsciemment par lapsus esthétiques et éthiques. Il est révélateur que ces œuvres révèlent toujours un aristocrate beau, digne et charismatique en face d’un petit bourgeois vil et médiocre, lequel se développe toutefois pendant que l’aristocrate se voit le témoin d’un monde – le sien – qui disparaît.

Il y a dans l’âme européenne une nostalgie qui parfois ressort pour un monde autrefois dirigé par des hommes et des valeurs aristocratiques qui, je trouve, n’en a que plus d’acuité aujourd’hui alors que les bourgeois et leurs valeurs ont totalement triomphé. Cette nostalgie et ce parfum se retrouvent très souvent dans les productions mentales européennes, tandis qu’ils sont totalement absents des productions mentales américaines (l’équivalent, aux Etats-Unis, serait l’évocation du Old South dans les films, la littérature et la mémoire).

Alain Delon, quant à lui, est absolument magnifique, et, en le voyant si beau, je ne peux réprimer cette fierté patriotique bizarre de l’appartenance qui me fait murmurer, heureux : « cet homme est Français ».

Quant à l’ardente Claudia Cardinale, sa poitrine haletante, devant le lit baldaquin d’une des pièces du palais de Tancrède, a dû sans doute accélérer le réchauffement climatique. On n’entend pas les écologistes là-dessus. C’est un tort.

Orgueil oblige

19/07/14

J’ai toujours été frappé par les gens qui étaient prêts à s’asseoir sur eux-mêmes… histoire de rester assis. Le manque d’orgueil, au sens noble du terme, est sans aucun doute un des nombreux maux du temps, et en tous cas, une des causes de sa médiocrité. L’absence d’orgueil ouvre la porte au cynisme, à l’opportunisme, au mensonge et à la vanité. L’orgueil, lui, crée des hommes sans doute moins sociables, moins béats, plus graves et, peut-être, plus durs à vivre ; mais il est, en fin de compte, une garantie. Il est une garantie de dignité, de franchise, d’honneur et de hauteur en toutes circonstances.

« A quoi reconnaît-on une société médiocre par rapport à une société supérieure ? A ce qu’elle rejette les orgueilleux pour laisser toujours le champ libre aux tappineurs et aux louvoyeurs. »

Ci-gît l’orgueil en politique, laissée aux « débrouillards de la décadence » (comme disait De Gaulle dans un de ses discours d’après guerre), laissée aux léchouilleurs de tous poils et de toutes obédiences, laissée aux flagorneurs et aux démagogues.

Ci-gît l’orgueil en société, dans laquelle ne doivent vivre que des satisfaits, des égaux et des égotiques (des égautiques* devrait-on dire, un mélange entre des nivelés plus bas que terre et des auto-centrés sur eux-mêmes), ainsi que des gens prêts à tout pour une place.

Ci-gît l’orgueil en amour, devenu le théâtre des nécessités, des arrangements et bien souvent des soumissions. Cet « infini mis à la porté des caniches » comme écrivait Céline, a presque fini par ne devenir, par l’absence d’orgueil et de dignité, qu’un os à ronger pour caniches.

Mais que reste-t-il, sinon l’orgueil, à quelqu’un qui, fondamentalement, n’a rien ? Il pourra mourir pauvre et abandonné celui-là, mais il lui restera son orgueil, et ce sera déjà ça.

Ceci dit, je ne sais plus où j’ai lu que les peuples ne se révoltaient pas pour des raisons matérielles, mais lorsqu’ils se sentaient humiliés. Comme quoi, quelle que soit la société, l’orgueil reste le seul sentiment qui fait avancer les choses, et tant pis pour la casse.

A qui la faute ?

18/07/14

Je trouve dans « La révolte des masses »d’Ortega Y Gasset quantité de réflexions qui sont miennes depuis déjà de nombreuses années. Rien d’étonnant là dedans tellement il est évident que tous les individus étant un jour tombés nez à nez avec « l’homme masse » que décrit Ortega n’ont pu, nécessairement, que se poser les mêmes questions.

Cela dit, je retire de cette lecture (tardive, s’il en est, tant cet ouvrage m’était chaudement recommandé depuis des lustres) foule de précisions sur le mal que je conspue depuis toujours, ne fût-ce parfois qu’instinctivement. Sur cette figure de « l’homme masse »qui règne désormais en maître dans nos sociétés, je reviendrai plus tard. Mais comment n’y reviendrai-je pas quotidiennement ? On tombe sur lui tous les jours.

Puisque l’oeuvre d’Ortega y Gasset est traversée par ce souci d’une élite qui reste, selon ses mots, « une minorité exemplaire », sans qui le triomphe de l’inerte et du seňorito satisfait est inéluctable, je repense à un dilemme d’enfance :

« La médiocrité règne, mais à qui la faute ? Au peuple qui n’a finalement que les élites qu’il mérite ou à ces mêmes élites qui le trompent et l’abusent ? »

De la réponse à cette question a sans doute déterminé, au moins en partie, mon existence. Si j’avais décidé que le peuple – dont je viens – n’avait, au fond, que ce qu’il méritait, que ses élites nullissimes et charognardes n’étaient que ses propres émanations, qu’il était vain de vouloir l’élever et le faire prospérer, qu’il ne méritait pas qu’on se batte pour lui, alors, sans doute, serais-je devenu trader ou avocat d’affaires. J’eusse choisi une voie pour moi-même, volontiers méprisante pour « la société » et ceux qui la composent.

Certaines de mes connaissances, parfois même de bons amis, ne se gênent pas pour me dire que c’eut été la voie la plus raisonnable…

Mais j’ai choisi, au mépris du peuple, la contestation des élites. D’où une existence de politique et de publiciste. Je me rattache à l’idée que le poisson pourrit toujours en premier lieu par la tête mais que le corps reste encore sain.

Je m’y rattache et m’y accroche aujourd’hui avec le dogmatisme de celui qui crèverait presque si d’aventure il apprenait qu’il s’était trompé.