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Obama-Trump : les deux frères de l’hyperpuissance symbolique américaine

Dans ce qui révèle avec le plus d’acuité qu’une Nation conduit les destinées du monde, dominant à la fois son époque et ses rivales, sa capacité à projeter des symboles incarnant l’esprit du temps et l’aiguillonnant par la même occasion, est peut-être la manifestation la plus signifiante et la plus suggestive.

Nous connaissons le principe du hardpower américain, sa puissance militaire et sa force de frappe économique ; nous connaissons également l’impérialisme de son softpower, son way of life et ses produits dérivés. A cela pourrait s’ajouter un symbolpower qui permet parfois aux Etats-Unis d’incarner politiquement les enjeux du moment et de les projeter sur le monde, au moins dans sa partie occidentale.

En 2008, le président Barack Obama devenait président des Etats-Unis. Qu’un métis fût élu dans un pays qui connaissait la ségrégation raciale quelques dizaines d’années auparavant, fut célébré partout en Occident comme un totem d’une puissance symbolique magistrale. Ce fut « l’Obamania », une espèce de délire qui fit espérer des millions de personnes à la seule raison de la force symbolique. Barack Obama devint même Nobel de la Paix sans qu’il en sût, de son propre aveu, les véritables et concrètes raisons. C’est, qu’en politique, le symbole tient lieu, justement, de politique. Obama incarnait la destiné d’un Occident mélangé, multiculturel, ouvert à tous, tolérant et pacifié, c’est à dire tel que l’Occident avait envie de se voir.  Le reste eut moins d’importance.

Obama fut incontestablement l’un de ces grands symboles qui jalonnent l’Histoire et lui donne son La. L’Occident tout entier, à la suite des Etats-Unis, dansa sur cet air. Mais il est intéressant d’observer que le symbole Obama appartint à la catégorie de symboles politiques qui achèventune époque, comme pour la parfaire, qui les désignent comme son expression la plus aboutie tout en la terminant du même coup. L’Obamania couronnait vingt ans d’Occident qui s’était voulu multiculturel, tolérant et sorti de l’Histoire. Mais l’Obamania n’impulsa rien dans le monde : au moment de son couronnement, l’Histoire avait déjà changé d’heure. Obama incarnason époque, mais n’en impulsa aucune. Un noir sur le trône du monde parachevait vingt ans d’Occident qui avait rêvé à cela, et au moment où son rêve se réalisait, un nouveau cycle s’enclenchait, appelant ainsi nécessairement d’autres symboles.

2016. Donald Trump a des chances de devenir président des Etats-Unis à la suite de Barack Obama. Et lui aussi est, avant tout, un symbole pour l’Occident. Mais, à la différence de son prédécesseur, Trump fait parti de la catégorie des symboles en mouvement, non pas de ceux qui achèvent, mais de ceux qui s’inscrivent dans les dynamiques historiques. A l’heure présente, l’époque est aux révoltes populaires contre les élites décriées, aux crispations identitaires, à la remise en cause de l’ère de la sortie de l’Histoire fukuyamesque. Partout en Occident, et notamment en Europe, ce mouvement prend de l’ampleur. Et voilà qu’il faut que ce soit encore une fois des Etats-Unis, chef incontesté d’Occident, que sorte un homme qui incarne ce processus aux yeux de tous.

Obama et Trump sont par conséquent, à leur manière, deux frères rivaux d’une Histoire en marche. Ils furent et ils sont deux de ces puissances incommensurables que constituent les symboles en politique. L’un a parachevé une époque ; l’autre en porte une nouvelle.

En 2008, les Etats-Unis furent à la hauteur du monde et de l’époque par le symbole qu’elles leur donnèrent. La question qui se pose à présent est de savoir si les Etats-Unis seront encore à la hauteur de leur destinée manifeste – celle d’imprimer au monde la marche à suivre – avec l’élection ou non de Donald Trump.

L’Etat zombie

Aux premières rencontres du Carrefour de l’Horloge, je fus gentiment convié à intervenir sur un sujet qui m’est cher aujourd’hui – celui, épineux, de l’État.

Je pus dès lors développer succinctement l’idée de « l’Etat zombie », dont je fais ici un compte rendu écrit à l’attention de tous ceux qui me le demandèrent.

1 – Je parlai de la question de l’État en France, au prétexte que cette question se pose avec plus d’acuité dans notre pays que sous d’autres tropiques. On a dit que, contrairement aux autres Nations, l’État, en France a existé avant la nation, tandis que, généralement, la nation préexiste avant qu’elle ne se dote d’un État. Par nation, vous pouvez entendre « peuple ». Cela peut paraître excessif ; disons plutôt que l’État et la nation en France se sont créés de façon concomitante. Cela fait de la France un Etat-Nation par excellence : l’État et la Nation étant à ce point chevillés charnellement dans l’Histoire qu’il semble que s’en prendre à l’État, pour un Français, c’est s’en prendre à la Nation du même coup.

2 – Sans entrer dans un long développement philosophique sur la nature de l’État, je me contentai d’en exprimer les objets, les sources de sa légitimité et les justifications de son existence. D’une manière générale, l’État est censé défendre des intérêts. Dans une conception marxiste, l’État est fondé pour défendre les intérêts de la classe dirigeante. Dans une conception nationale, l’État doit défendre les intérêts du peuple, ou des populations, ou des individus qui le composent, qu’il a l’honneur de présider. Par « défendre les intérêts », il faut entendre « garantir la survie et promouvoir la puissance ». Dans une conception hobbesienne, l’État trouve sa légitimité par la concorde civile, par la paix, qu’il établit dans la société, notamment en introduisant parmi les hommes l’ordre et la justice. En résumé, l’État trouve la justification de son existence dans la défense des intérêts du peuple qu’il permet, et dans la concorde civile qu’il assure.

3 – Le problème actuel, c’est que l’État (pour ne parler que du cas Français) a, absolument et systématiquement, inversé tous ses objets originels. Par voie de conséquence, il est désormais possible de s’interroger sur sa légitimité.

Je n’écrirai pas ici tous les reproches qu’il est possible d’émettre à l’État actuel. Ils sont connus : infantilisation du citoyen, désarmement moral et spirituel, fiscalité impossible, inflation législative, application méthodique en vue du changement de peuple, introduction des germes de la discorde civile par la société multiculturelle mise en place, interdiction de défendre son honneur, soit individuel, soit national, bureaucratie, lourdeur, absence de projet, etc. En somme, ni le peuple, ni l’individu, ne voit ses intérêts défendus par l’État : au contraire, il les voit menacés par lui.

4 – Nous nous retrouvons donc en face d’un État à son stade zombie. Les films sur les zombies font florès aujourd’hui, or, qu’est ce qu’un zombie ? Quelque chose autrefois bien portant, désormais mort, qui avance lentement, qui est lourd, qui ne ne pense plus, et qui n’a plus d’autres projets que de se retourner contre sa propre famille, ses anciens congénères, pour les dévorer. L’État actuel est zombie. Autrefois efficient, désormais lourd, incapable de penser, de se projeter, et dont l’unique objet, même s’il est inconscient, est de chercher à dévorer son propre peuple.

5 – Face à ce constat, une critique simpliste mais qui n’en demeure pas moins pertinente : « Ce n’est pas l’État qui est en cause, c’est ceux qui le président. Pourquoi incriminer le véhicule quand il ne s’agit que de la nullité du conducteur ? ». Façon de dire, changez de président de la République et de ministres, mettez Marine Le Pen, Philippe de Villiers, votre serviteur, Napoléon ressuscité ou Dieu le père, et tout pourrait entrer dans l’ordre. Réflexion d’une banalité confondante, à laquelle il faut répondre par l’Histoire : pourquoi un État est-il à son stade zombie ? D’abord, parce qu’il est mort.

Entendu que les morphologies politiques (la Citée, l’Etat-Nation, etc.) appartiennent à l’Histoire, alors il faut les inscrire dans une temporalité. Ce ne sont pas des « objets » absolus et éternels. Ils ont une jeunesse, un âge mur et une mort. L’Histoire montre des milliers de fois où des personnes de bon sens et de hautes capacités prirent le pouvoir à des moments où leurs empires étaient déjà moribonds. Ils parvinrent parfois à retarder l’échéance, mais ne renversèrent jamais la fatalité.

6 – Sans aller jusque là et ne pouvant, hélas, pas entrer dans les détails, il faut convenir que la réforme de l’État, à un stade où il est aujourd’hui à un niveau de complexité très élevée, que la corruption y règne, que ses ramifications sont partout et que son idée, en général, n’est plus soutenue, se révèle être d’une difficulté sans pareille. Quiconque prendrait le pouvoir sans avoir conscience que, face à un arbre qui est prêt à mourir (si l’on veut encore croire qu’il n’est pas déjà mort), il faille élaguer au maximum pour le voir refleurir, ne parviendrait pas à le diriger. Les nouvelles Lois qu’il ferait, les nouveaux règlements qu’il établirait, viendraient tous s’ajouter aux anciens et, tombant dans le tonneau des danaïdes, il en résulterait encore plus de lourdeur, d’incompréhensions et de complexité. A la tête d’un État zombie, pour le soigner, le diriger, il faut recourir au sécateur.

7 – Quoiqu’il en soit, ni vous, ni moi, n’avons le pouvoir, et nos amis qui espèrent un jour le prendre, n’en sont pas assurés. En attendant donc cette heureuse probabilité, si l’on souscrit à l’idée de l’Etat-zombie, il faut agir avec l’État comme on agirait en face d’un vrai zombie : il ne nous reste qu’à nous éloigner de lui, ou de lui tirer dans la tête.

L’obligation de penser le monde qui vient

Que l’on s’arrête un temps sur la politique française : on n’y trouvera que de la com. Les choses qui encore se font, se font, à la limite, à l’échelon local – à l’échelon, dirons-nous, communautaire. Pour le reste, c’est à dire au niveau national, il n’y a qu’une stricte application des élans de l’époque, laquelle obéit à une décomposition progressive de tous les acquis des siècles. Le Parti Socialiste au pouvoir, à la suite de l’UMP, détricote les fondamentaux de la France que nos grands-parents et parents ont connu : éducation, symboles, fonction publique, identité, autorité, culture, centralisation, etc. Cette politique effective de déconstruction semble être la seule possible au pouvoir, comme si elle obéissait à des impératifs qui appartiendraient à un déterminisme historique obligatoire d’intermède entre deux siècles. Quand à ceux qui briguent le pouvoir national, les Républicains et les Frontistes, leur rhétorique consiste à vouloir, justement, restaurer. Les uns et les autres veulent « restaurer l’autorité de l’Etat », « appliquer la laïcité telle qu’elle fut pensée en 1905 », « retrouver notre souveraineté nationale », « revenir à l’assimilation », quand il ne s’agit pas de « retrouver notre monnaie nationale » etc. Or, la politique des « re » est pure tautologie d’une nostalgie qui trouve, bien sûr, ses clients et ses électeurs en démocratie. Mais en fin de compte, il ne s’agit que de « com », car s’il peut être pratique de s’adresser à la foule des inquiets qui abondent toujours en périodes historiques  intermédiaires, et de s’adresser à eux à travers une redondance d’appels au passé, il n’en demeure pas moins qu’aucune politique pérenne ne peut se fonder exclusivement sur des « re ». Les exemples historiques – de Sylla, qui voulut refaire la Rome républicaine et aristocratique, à De Gaulle, qui voulut restaurer la France – montrent toujours que ces intentions ne peuvent être que passagères, et que les civilisations, comme les nations et comme les siècles, obéissent toujours à la maxime d’Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Or, l’Histoire est le fleuve par excellence.

Résumons :

1 – Nous vivons une période historique intermédiaire qui bientôt va finir, raison pour laquelle la déconstruction des fondamentaux de la France (déconstruction qui, en vérité, a déjà commencé il y a 1 ou 2 siècles) s’accélère particulièrement en ce moment.

2 – Nous entrons progressivement dans un nouveau siècle, avec ses propres conditions, temporalités, impératifs et nécessités.

3 – Les hommes politiques au pouvoir ne font qu’accompagner, consciemment ou non, cette décomposition du temps passé. Quant à ceux qui n’y sont pas, ils ne font qu’appeler à sa restauration qui jamais ne viendra, ou, au mieux, que pour un temps très court, comme les derniers soubresauts d’un mourant.

4 – Les intellectuels actuels n’ont comme seul objet de pensée la destruction du monde qu’ils connaissaient. C’est pourquoi le monde de l’intelligence passe tout entier « à droite », parce qu’il s’aperçoit du carnage et du changement mais se contente, comme les politiques, à le pleurer.

5 – La nécessité pour les intellectuels et les politiques d’aujourd’hui est plutôt de penser le monde de demain pour y projeter des volontés. Finis les « re » : il faut vouloir dans les nouvelles conditions possibles qui se mettent en place petit à petit.

J’imagine que tout ceci est très dur à avaler, car cela fait fi de nos affects et de notre tendresse pour un monde qu’il y a peu nous touchions encore. Pourtant, si l’on veut échapper au règne de la com et/ou de l’impuissance politique, il nous faudra faire le deuil d’un certain nombre de choses pour penser les meilleurs solutions afin d’en préserver d’autres.

J’ajoute qu’il ne s’agit pas là d’un fatalisme pessimiste ; au contraire : plutôt que de perdre son temps dans des combats perdus, une envie impérieuse d’affronter le monde qui vient.

A quoi peut encore servir la politique ?

Réflexion sur le temps présent, c’est à dire du temps qui presse.

Dans la période que nous vivons, je tiens que la politique, entendu au sens d’une force qui réglementerait nos vies individuelles, n’a non seulement plus de pertinence, mais surtout plus d’objet.

D’abord, d’un point de vue historique, les formes politiques que nous connaissions sont au stade de l’agonie. Il est possible de se battre pour maintenir en état les choses, mais ce faisant, nous ne faisons que gagner du temps ; nous ne pouvons inverser le processus.

L’Etat pourrait contraindre les hommes à « vivre-ensemble », les enfermer de force dans la circonscription nationale,  mettre le paquet dans l’Education pour former des Français pensant, sentant, s’exprimant tel un Gaulliste des années 60 ou un hussard noir des années 1900, que tout cela serait vain, nécessairement emporté par les flots des évolutions historiques, du monde en marche, du temps qui coule et qui bouleverse.

Pour s’en convaincre, il faudrait un livre entier d’arguments, et celui-ci arrivera, mais en attendant, il suffit aussi de regarder autour de soi, et, peut-être, de connaître un peu l’Histoire. Dans celle-ci, il n’y a point de schéma idéal et figé comme tel. Tout se transforme en permanence, selon des logiques connues. La vérité d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui. Il faut agir et penser selon les forces en présence et les potentiels possibles ; il faut, en un mot, se contextualiser, seul droit, finalement, à la pertinence.

J’aime l’exemple des Empereurs romains du bas-Empire. Contrairement aux idées reçues, ils ne furent point des décadents. Au contraire, la valeur d’un Marc-Aurèle, d’un Julien, d’un Septime Sévère, Claude II, Probus, Aurélien, Valentinien, Théodose, Dioclétien ou d’un Constantin, est d’un rare mérite. Ce sont des hommes d’Etat et des soldats hors pairs, peut-être supérieurs à des Auguste ou des Césars. Pourtant, ils combattaient et régentaient dans le vent. Par leur puissance et leur énergie, ils parvinrent à ralentir la mort d’un corps politique qui pourtant l’était déjà, l’Empire.

De Gaulle, le dernier des grands Français, avait tout compris. Dans les Chênes qu’on abat, dialogues avec Malraux, il reconnaît qu’il aura écrit la dernière page de l’Histoire de France, et il sait que ce qui n’est qu’une morphologie politique parmi tant d’autres, la France, était vouée à se transformer considérablement, comme l’Empire Romain du Ve siècle commença lui-même  à se transformer pour voir apparaître de nouvelles formes politiques, et, en quelque sorte, une nouvelle Histoire.

Désormais, à quoi sert donc la politique, si elle n’est plus qu’un théâtre d’ombres jouant au  pouvoir et rêvant à des restaurations impossibles ? Plus grand’chose, assurément. Toutefois, la politique a encore un rôle à jouer.

Si elle ne cherche qu’à retarder, qu’à restaurer, alors elle échouera, et le temps qu’elle fera perdre aux hommes sera catastrophique.  Mais elle peut envisager un autre objet : permettre l’accouchement du monde en germes en protégeant dans le chérubin ce qu’il y a de plus utile. Pour y parvenir, sa dignité sera de se retirer au maximum.

Les Européens, et parmi eux les Français, crèvent de déresponsabilisation. Quand leur corps politique était encore vivant et vivace, ils jetaient leurs yeux au Ciel et voyait l’Etat, qui les embrassait dans une puissance commune ; il les protégeait, et les projetait. Aujourd’hui, quand leur corps politique n’est plus qu’une fiction, et qu’ils n’ont plus par conséquent qu’une fiction d’Etat, ils persistent à jeter leur yeux au Ciel mais ne voient plus rien. Le Salut par la politique n’est plus ; mais, misérables qu’ils sont, il attendent, à cause d’une trop longue habitude, les genoux à terre et les mains suppliantes. D’où les angoisses actuelles, la turbidité, la nervosité qu’aucune force ne semble pouvoir épancher.

C’est que la politique s’occupe encore trop d’eux. Elle n’a plus la force du père, mais elle a gardé celle de la mère. Elle n’est plus qu’une assistante sociale qui doit « s’occuper de leurs problèmes », « écouter leurs préoccupations », « leur trouver du travail », « bien les soigner », et au final, bien les dorloter. Les hommes et les femmes de notre personnel politique ont pris le pli de cet état de fait ; celui qui gagnera l’élection sera celui qui rassurera le plus, comme s’il s’agissait d’un concours de la meilleure maman.

Le véritable intérêt de la politique serait de réparer cette situation, et non pas d’y souscrire. Il faudrait que la politique reflue d’elle-même, qu’elle arrête de s’occuper des hommes.  Que la politique cesse de se préoccuper de l’éducation des enfants, qu’elle arrête de maintenir des foules entières dans l’assistanat,  qu’elle ne se mêle plus de morale (démocratisme, droits-de-l-hommisme, vivre-ensemble etc.), qu’elle oblige même les individus à s’intéresser eux-mêmes à leur sécurité, et en quelques décennies seulement, les hommes, les citoyens, accoucheraient du monde nouveau, avec ses nouvelles formes d’organisation, ses nouvelles élites, ses sanctuaires, sa nouvelle morale et ses nouveaux desseins.

Laissez une province tranquille. Ne lui faites plus la morale. Ne l’assistez plus. Obligez là à se prendre en main. En somme, mettez Paris sous cloche de verre. Revenez quelques années plus tard : vous trouverez là des hommes qui s’en seront sortis, qui auront renouvelé leurs élites,  qui se seront organisés de telles façons qu’ils auront d’eux-mêmes chassés les perturbateurs ou les inutiles, qui auront trouvé comment avoir un intérêt économique dans la mondialisation et auront revivifié leur culture populaire et traditionnelle, etc. Ou alors, cette province sera morte, vidée de ses meilleurs habitants, et dans ce cas, c’est qu’elle vivait sous perfusion et qu’elle devait, historiquement, crever. Et à ce compte là tout est bien.

Revenez ensuite encore quelques décénnies plus tard, et observez un nouvel Etat regénéré qui  se fera fort de concentrer ces provinces et leurs nouvelles organisations dans une volonté commune. De là, il pourra s’appuyer sur des forces renouvellées et donc briller. Puis, quelques siècles plus tard, il dégénerera, et ainsi de suite. l’Histoire est fabuleuse.

De toutes façons, c’est exactement ce qu’il se passe actuellement. La politique n’a plus de volonté, car elle n’a plus de force ; elle n’est que velléitaire. Sa nature de père est morte avec De Gaulle, sa nature de mère n’en a plus pour très longtemps. Le seul souci, c’est qu’en ne le voyant pas, cette transition risque de se faire dans l’anarchie la plus complète, tandis qu’un homme politique avisé pourrait accompagner cette transition en sauvant au maximum ce qui pourrait l’être.

Les hommes ont besoin de liberté et de responsabilité. Par là, ils arrêteraient de courir après de chimères, et, se prenant en mains, ils s’organiseraient comme ils doivent s’organiser naturellement, car telle est leur nature. Il ne faut pas brider la nature et ce qu’elle porte en elle, il faut, au contraire, lui permettre d’accoucher en douceur.  Voici ce que serait encore, en ce début de millénaire, l’honneur de la politique.

Lettre ouverte à Michel Onfray

Cher Michel,

D’abord, Michel, permets moi d’être franchement familier. C’est qu’on a quelques amis en commun, et c’est surtout que tu fais, somme toute, un peu parti de ma famille. Voilà des années et des années que tes livres traînent sur la table du salon de mon père. Je crois les avoir tous vu passer, au moins depuis La politique du rebelle. Je ne compte pas les fois où l’on parla de toi au repas ; moi t’enfonçant, mon père te défendant, toi dont le parcours ressemble au sien, comme il ressemble à tant d’hommes de ta génération (ce qui explique une partie de ton succès). Jeune provincial éduqué à l’ancienne chez les bonnes sœurs et jeté d’un coup, à l’âge d’homme, dans le post-modernisme et ses valeurs hédonistes : un grand classique, presque un poncif générationnel. Tu me pardonneras donc, j’espère, le tutoiement et les quelques grossièretés qui vont suivre.

Michel, je t’ai longtemps pris pour un con. Un vrai con, comme les autres. Un petit moderne qui se piquait de penser. Un gros gauchiste de plus de l’intelligentsia médiatique. Un béat de 68, un progressiste, un athée militant, un droit-de-l-hommiste content de lui, un libéral-sociétal qui faisait encore des caprices de gosses pour obtenir, toujours, plus de droits. Liberté. Fraternité. Amour. Tolérance. Gentils immigrés. Méchants capitalistes. Et prout-prout.

Puis tu as évolué. Ça m’a un peu surpris, mais, très vite, j’ai été plutôt surpris de ma propre surprise, car j’aurais du deviner. Un nietzschéen obligé de frayer avec le Paris mondain, ça ne peut donner qu’un réactionnaire. Un jour ou l’autre, ça devait arriver. J’aurais du y penser. Du coup, je t’ai même rendu hommage sur mon blog (http://www.rochedy.fr/2015/04/michel-onfray-encore-un-effort.html). Je louais tes changements soudains de points de vue. Non seulement tu t’en prenais à ce monde décadent (je me permets le mot car tu te le permets toi-même en ce moment), mais en plus tu te payais le luxe de découvrir la pensée de la Tradition : l’immanence de la terre (avec un T majuscule ou minuscule), les valeurs archaïques de l’honneur, de la parole, de la droiture, de la force, etc. Tu découvrais même la pensée des cycles contre celle du progrès ! Quel progrès ! Je ne pouvais qu’applaudir. Bravo Michel. Rien à dire. Pour moi, tu n’étais plus un con.

Le problème Michel, c’est que tu as beau être sorti de la catégorie des cons, tu es entré dans celle des salauds. Finalement, c’est peut-être pire.

Avant de te dire pourquoi, autorise moi juste une petite remarque, gratuite et méchante. Elle n’est pas un peu tardive ton évolution ? Coucou Michel ! J’écoutais dernièrement, pour le plaisir, une émission d’une heure qui t’était consacrée en 1997. L’horreur absolue. En face de Finkielkraut, qui était ton interlocuteur et qui avait déjà pris pas mal de temps d’avance intellectuel sur toi, tu défendais encore toutes les libertés possibles et inimaginables, tu parlais du devoir des européens à accueillir le plus d’immigrés possibles, tu parlais des bienfaits de 68, notamment de la destruction du principe d’autorité, en particulier à l’école, et tu continuais Michel, tu chantais les lendemains égalitaires, tu bavais de sentiments moraux, tu pleurnichais comme les autres. C’était en 97 et c’était à gerber ! Tu étais encore un jeune gauchiste ! Et tu le fus longtemps. Et maintenant ? Eh ben Michel ! Oh, comme c’est étrange, maintenant tu pestes contre la médiocrité des politiques, de l’éducation nationale et de la culture, maintenant tu annonces que notre civilisation européenne est morte et qu’elle risque de se faire submerger par des méchants islamistes. Coucou Michel ! Réveil matin ! 2015, tu découvres que tes anciennes idées ont produit le monde de merde que tu vomis désormais. Dring dring ! Trente ans de retard. Rendez-vous loupé avec l’Histoire. 

Pareil pour ta philosophie dans ton dernier livre Cosmos Michel ! Là c’est grave quand même. Toi qui a commencé à réfléchir avec Nietzsche, voilà que quarante ans après tu retournes à lui. Tu redécouvres la métaphysique nietzschéenne de l’immanence. Moi, je l’ai lu à 15 ans et j’y suis resté. Toi, tu as erré pendant quarante ans pour t’apercevoir qu’enfin, c’était lui qui avait raison. Coucou Michel ! Quand au reste de Cosmos (très bon), bah Michel, c’est juste la philosophie des penseurs de la nouvelle droite, avec seulement quelques chichis et quelques prodomos que tu as encore besoin d’ajouter. Franchement Michel, tu as perdu un temps fou.

Tu pourrais m’objecter, comme on dit, vaut mieux tard que jamais. C’est vrai. Mais bon, en fait, on pourrait presque croire que tu es surtout un bon filou. Tu es toujours à la mode en quelque sorte. C’est habile. Quand la pensée à la mode était la pensée libérale (au sens américain, en Français : gauchiste), tu en étais un magnifique représentant. Maintenant que ça a basculé, maintenant que la société est devenue pessimiste et que ce sont plutôt les Zemmour qui cartonnent en librairie, tu te découvres réactionnaire. Habile ! Tu as raison en fait : en matière mondaine, littéraire et politique, rien ne sert d’avoir raison avant tout le monde, il faut avoir raison à temps. Même si c’est un peu tard.

Mais cela dit, je me plante quand je dis que tu es devenu réactionnaire. Le mot est mal choisi pour toi, car un réactionnaire, par définition, ça veut réagir. D’ailleurs, le problème vient de là, et c’est ce qui fait que tu es un vrai salaud.

Je te raconte juste une petite histoire avant de m’expliquer :

Dans ma petite vie, j’ai eu la chance d’avoir, comme tout le monde, des milliers de discussions. Des amis, des collègues de travail, des inconnus en soirée, la famille. Autour d’un verre, d’un café, ou juste dans la rue. Armé de mes idées et tandis qu’on s’aventurait à parler politique ou histoire, j’en ai convaincu plus d’un à propos du caractère profondément médiocre de notre post-modernité. Aujourd’hui, tu me diras, ce n’est pas bien difficile, mais pardonne moi quand même cet orgueil : je crois avoir fait plusieurs fois des noeux à la tête de bons petits gauchistes, ou simplement des indifférents, qui pensaient encore être nés à une époque formidable, joyeuse et pleine de vie. J’ai introduit le pessimisme dans leur petite tête gonflée de la vanité du présent. Mais souvent, alors que je voyais la bête enfin s’incliner et opiner du chef face à mes arguments, j’ai vu ce qu’il y a de pire au monde et ce à quoi je ne m’attendais pas : j’ai vu le fatalisme. Moi, tu comprends, quand je dis que nous vivons une époque de merde, c’est pour tout faire pour en changer. Au lieu de cela, j’ai vu des dizaines et des dizaines de personnes (et des jeunes notamment…), une fois d’accord avec mes sentences sur le temps présent, terminer la conversation par des réflexions du genre « puisque c’est comme ça je ne ferai pas d’enfants », « bah, on va mourir donc c’est pas grave », « tant pis quoi ». Horreur et damnation. Moi qui pensais toucher leurs cordes de la révolte, voilà qu’elles n’émettaient plus aucun son. Je crois que je préférais encore quand ils n’étaient que de simples béats un peu idiots. En fin de compte, je regrettais qu’ils voient clair.

Cette histoire terminée, je peux te dire pourquoi tu es en vérité un beau salaud. J’ai vu ta conférence à Nice, datée du 3 juin 2015. Je t’ai vu débiter, avec plaisir, les vérités sur la dégénérescence de notre civilisation. Puis tu as commis (par trois fois !) le pire des péchés contre la vie Michel, celui-là même contre lequel notre maître commun, Nietzsche, nous mettait en garde. Tu as dit, expliqué, justifié, qu’il ne fallait plus faire d’enfants. Tu as même fait applaudir toute la salle sur cette idée (et des femmes ! Je répète : des femmes !!). La civilisation européenne était morte, elle allait sans doute se faire remplacer, et il ne restait plus qu’à aller s’enfermer dans le jardin d’Epicure. Salaud. Triple salaud. Tu professes pendant quarante ans les idées qui ont conduit à cette déchéance, puis un matin tu te réveilles et continues à vendre des livres en disant que finalement tout ça sent la catastrophe, puis tu déclares que tout est foutu et qu’il ne faut même plus se battre ni faire d’enfants. Tombée de rideau. Boucle nihiliste. Salopard de première.

Michel, je te crois si intelligent que je ne te crois pas capable de ne pas voir le profond nihilisme dont tu fais état, et je te crois assez nietzschéen pour savoir que ce nihilisme est l’horreur absolue. Tu le sais Michel, la volonté du néant (consciente ou non) est à laisser aux autres, aux esclaves, aux êtres du ressentiment, ceux-là même que tu as souvent pourfendu dans tes livres. Alors pourquoi, Michel ?

On me dit que tu as voulu des enfants mais que tu ne pus en faire avec ta femme, malade et morte jeune. Je respecte profondément – je n’ai rien à dire. Mais Michel, toi le nietzschéen, je sais que tu sais qu’en vérité toutes nos pensées ne sont que des symptômes de notre propre vie, et, surtout, des tentatives de justifications de soi. Ça, je le sais, et tu le sais aussi (puisqu’à la suite de Nietzsche, tu l’as toi même écrit). Mais Michel, si tu le sais aussi bien, tu dois savoir que les grandes âmes parviennent également à réfléchir, de temps en temps, contre elles-mêmes (ci-contre disait Nietzsche). Penser contre soi. Ta vie n’est donc pas une excuse Michel. A dire qu’il ne faut plus faire d’enfants, tu ressembles à quelques uns de ces anachorètes des pires sectes chrétiennes d’antan, pleines de ressentiment et de haine contre la vie, tout ce que tu abhorres, tout ce contre quoi tu es censé t’ériger.

Voilà mon cher Michel. J’ai appris, compte tenu de tes évolutions, à être patient avec toi. Échappé du camp des cons, essaye de ne pas entrer dans celui des pires salauds, car entre un homme qui croit, même à de mauvaises choses, et un autre qui ne croit plus en rien, je pense que je préfère encore le premier. Et le pire, c’est que je suis sûr que toi aussi.

Bien à toi,

Le crépuscule, l’Islam et Houellebecq

Voilà longtemps que je n’ai pas publié sur ce blog. Le temps me manquait, mais je vais reprendre la parole peu à peu. En tout. C’est prévu, et ça arrive.

En attendant plus lourd, je romps le silence pour évoquer un peu le roman de Michel Houellebecq, « Soumission ». Traitant des sujets d’actualités aussi brûlants que l’Islam et la France, l’opportunité est on ne peut plus parfaite.

D’abord, je tiens à dire que tous les journaleuses, critiques mes couilles, littérateurs au bon cœur et hommelettes politiques, qui ont classé et catalogué ce roman dans la catégorie des rances et des zemmour sous prétexte « d’islamophobie », n’ont tout simplement pas lu le livre ou sont tellement bornés qu’ils ne parviennent même plus à comprendre ce qu’ils lisent. « Soumission » n’a rien d’islamophobe : au contraire, un homme, un véritable, a presque envie de se convertir à l’Islam à l’issu de sa lecture. Et c’est d’ailleurs là tout le problème.

Ce qui est visé dans « Soumission », c’est la France, c’est la République, et c’est même, d’une certaine façon, le christianisme. C’est l’âme européenne moderne (ou occidentale, pour ceux qui ne savent pas ce que ça veut dire, « européen ») qui est une nouvelle fois la cible de Michel Houellebecq, sans doute l’un des écrivains français les plus intelligents, ou en tous cas, à défaut d’être styliste, un des plus pertinents. « Soumission » retrouve le souffle, ou plutôt, justement, l’absence de souffle, de ses premiers romans, « Extension » et « Les particules », dans leur sévère et implacable critique de la modernité occidentale, de son épuisement déprimant, de son absence de perspectives, de son impossibilité d’être collée à un corps métaphysique vide et insignifiant. L’amour, le rapport homme/femme, la politique, l’économie, la culture, le spirituel : tout semble agonisant et insupportable en Occident, tout semble promis à la mort, tout semble bloqué, en un mot : impossible. Houellebecq est le grand écrivain de la description de notre décadence. Il restera pour cela, mais sa tâche, depuis « Les particules », est aussi de tenter de trouver une voie possible, une possibilité d’avenir, un chemin pour nous sortir de cette impossibilité et de cette dépression occidentales. On le sait, dans « Les particules », l’homme moderne finissait par résoudre les contradictions de la modernité et son invivable épuisement dans un horizon biotechnique qui voyait la génétique modifier à ce point les êtres humains que ceux-ci devenaient autre chose, afin de pouvoir continuer, un peu, à être. Dans « Soumission », l’homme moderne d’Occident, pour s’en sortir, ne va pas devenir autre chose, il va devenir l’Autre, en l’occurence, musulman : ce qu’il n’a jamais été et ce contre quoi il s’est longtemps battu. Mais ce faisant, il retrouvera un chemin, il retrouvera la vie, le sens du sacré, un rapport aux femmes à nouveau signifiant, des perspectives politiques, un monde entier dans lequel se projeter, lui qui, jusque là, incroyant en tout, clignait des yeux et tournait en rond.

En réalité, Houellebecq défonce tous les modernistes et déconstructeurs soixante-huitards convertis à la civilisation libérale dont a parlé Zemmour dans son « Suicide Français ». Il les défonce, montrant leur nullité et leur nature profondément nihiliste, mais les défonce à la Houellebecq, c’est à dire sans passion, sans aucune tentative de révolte, actant la mort et la puanteur et ne songeant pas une seconde à une possible résurrection. Pour cette raison, la lecture de Houellebecq, pour des mecs comme moi (c’est à dire de droite, ou, pour les gauchistes, « fachoos »), est tout à la fois réjouissante et profondément déprimante. Elle valide tout ce que l’on pense de cette civilisation pourrie par toutes les « bonnes âmes » modernistes, progressistes, libérales, démocrates (au sens de Tocqueville), humanistes (au sens de Kundera) et tchandalas gauchisants, mais elle nous dit aussi que nous ne pouvons rien n’y faire, que la gangrène a pris, que les métastases sont partout, qu’on ne guérira plus jamais. Aucun retour en arrière n’est possible, et nous les vivants, nous les traditionalistes, nous les hommes, sommes désormais trop peu nombreux pour revivifier le corps social de nos vieilles patries. Le christianisme, le nationalisme, notre identité, nos traditions, ont épuisé leur antique puissance. Adieu la beauté, l’amour, l’honneur, la force, la passion, la grandeur. Adieu, l’Europe.

Avec Houellebecq, on sait à qui envoyer la facture. Mais qui va payer ? Qui, puisque nous ne pouvons plus le faire par nous mêmes, peut nous « sauver » ? Dans « Soumission » on l’aura compris, ce sont les musulmans. Eux ont gardé encore un peu de sève. Un peu de vie. Ils peuvent redonner à nos société une colonne vertébrale, redonner à l’homme et à la femme un rôle qui les dépasse, nous rendre le sens de Dieu et de l’existence, nous donner un nouvel horizon politique (un empire romain méditerranéen), etc. Le palimpseste du livre de Houellebecq, ce qui est écrit entre les lignes, c’est que les musulmans peuvent faire revivre l’Europe et remplir à nouveau notre regard.

Le drame, c’est qu’il n’a sans doute pas tort. Mais cela soulève tout de même un sérieux problème : les musulmans peuvent faire revivre l’Europe, peut-être, mais uniquement en la biaisant totalement. Faut-elle qu’elle se soumette à ce qui n’est pas elle pour vivre encore un peu ? Voilà qui se conçoit, mais qui n’est franchement pas acceptable.

Que cela soit acceptable ou non, Houellebecq s’en fout complètement, et il a raison de s’en foutre, lui qui n’est un « locataire », qu’un observateur « irresponsable », selon ses propres mots. Mais nous ? Nous, nous sommes destinés à tout faire pour tenter de redonner un sens à ce que nous sommes, par nous et pour nous. Je sais qu’on crèvera à le tenter, et je ne sais si nous y parviendrons. Il n’empêche : l’honneur nous y oblige. Et après, après ! ma foi, si nous n’y arriverons pas, l’après sera de toute façon pour les autres, pour les flammes de l’enfer ou pour l’islam, ou pour les chinois, ou pour les lianes de la jungle, qu’importe.

Qu’importe après tout.

Quoiqu’il en soit, l’après nous sera de toute façon moins beau et moins noble.

Le visage d’Eric Zemmour

Il faut regarder le visage d’Eric Zemmour de ces derniers jours pour comprendre que quelque chose s’est passé. Que quelque chose est passé. Sur lui, et aussi, par lui. Je me rappelle son visage lors de ses premières années en tant que star médiatique : Zemmour parvenait, en toutes circonstances, à conserver son air bon enfant, ses yeux rieurs et complices, y compris avec d’infâmes invités à qui il venait juste d’assener deux ou trois vérités. Zemmour, c’était le gentil mec, le sympathique, le seul qui pouvait faire rimer réactionnaire avec débonnaire, celui qui n’était pas d’accord avec la guimauve de la pensée télévisuelle, mais qui terminait toujours en riant, comme si, au final, tout cela n’était pas si grave. On a beaucoup glosé sur la judéité de Zemmour qui seule, semblait-il, le protégeait dans l’espace médiatique, compte tenu de tout ce qu’il pouvait y dire. On a beaucoup entendu que si Zemmour avait été un catholique blond aux yeux bleus d’un mètre quatre vingt, il eut été catalogué comme « nazi » et aussitôt exclu du PAF. Je crois que l’essentiel n’était pas là ; sa longévité, il la tenait plutôt de son côté accommodant, de son air bienveillant : il la tenait de son visage souriant. N’importe quel personnage issu de son école de pensée (gaullo-bonapartiste, en somme : patriote), en face d’un BHL ou d’un Edwy Plenel, à l’écoute des mensonges des uns ou des naïvetés des autres, eut fini par sévèrement froncer les sourcils, par hausser la ton, par croiser les bras ou au contraire les déplier pour atteindre le nez de ceux d’en face. Pas Zemmour. Depuis 2003 qu’on le voit à la télévision jusqu’à aujourd’hui, jamais il ne fut grave, ou très rarement. On obtient tout avec une arme à la main disait Al Capone ; à la télévision, on obtient tout avec un sourire plaisant. Zemmour s’est battu des années contre la pensée moderne avec la meilleure des armes modernes, une arme féminine qui plus est : la gentillesse. Grâce à elle, il est passé par toutes les mailles du filet, on l’a gardé, on l’a fait intervenir, on ne l’a pas vu venir, et au final, il les a tous battus. La société a changé, la gauche morale s’est écroulée – quelque chose s’est passé – Zemmour a triomphé chez les téléspectateurs. Et c’est alors que quelque chose s’est aussi passé sur le visage d’Eric Zemmour. Je le regarde depuis plus d’une semaine, tandis qu’il écume les plateaux télé pour la promotion de son livre Le suicide Français. Son visage s’est durci subitement, il ne sourit plus, ou moins, et il affronte avec une gravité nouvelle les attaques de tous les prêtres médiatiques qui sentent bien que c’est encore par aménité que Zemmour a parlé de suicide plutôt que de meurtre, sans quoi ils eussent tous été sur le banc des accusés. Le visage d’Eric Zemmour s’est transformé. Il parle désormais sans légèreté de la mort de ce qu’il aime passionnément, la France, son pays, son enfance, et ses rêves de maréchaux napoléoniens éclaboussant de gloire la grande nation. Il sait que tout cela est mort et n’a plus envie de le dire en riant pour faire plaisir aux Ruquier ou aux Domenach. Il parle désormais d’autorité, car il sait que les Français – je veux dire : ceux qu’il reste – sont avec lui et partagent, sinon ses vues, au moins son désarroi. Zemmour n’a plus à jouer désormais, il est devenu grave, plus sombre, plus solennel ; médiatiquement, il n’a plus de visage bon enfant ; c’est un homme maintenant. D’une certaine manière, ce visage est l’heuristique de l’époque dans laquelle nous sommes entrés, car le temps de la dérision est passé, révolu par la réalité dure et violente ; le tragique reprend peu à peu ses droits sur l’Histoire et le temps des hommes revient.

Zemmour, sans conteste, en est un.  

A la recherche d’un ennemi

L’Europe contemporaine est-elle devenue lévinassienne ? C’est la question que pose Alain Finkielkraut dans son livre d’entretien avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk. On pourrait aussi ajouter : est-elle devenue enfin chrétienne ? Car cette question dépend de notre inédit rapport à l’Autre, figure certes essentielle de l’oeuvre d’Emmanuel Lévinas, mais qui vient de loin dans la réflexion de l’humanité. Si notre rapport à l’Autre est la mesure de notre humanisme et de notre moralité, alors en effet l’Europe est désormais lévinassienne, chrétienne, ou peut-être même, pour vulgariser le tout : de gauche. L’aménité spontanée vis à vis de l’Autre serait une idée neuve en Europe, au point que, passé les affres du XXeme siècle, elle en serait devenue l’étendard essentiel, son véritable emblème axiologique. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur les idées reçues les plus rependues depuis trente ans chez le commun des européens, qu’il soit riche ou pauvre d’ailleurs : les drames et la « barbarie » de l’Histoire européenne trouveraient ses causes dans l’oubli et le mépris de l’Autre, tandis que l’ouverture toute moderne à l’Autre et l’obligatoire tolérance à son égard, seraient naturellement les germes d’une nouvelle société débarrassée des monstruosités du passé. On pourrait simplifier les choses en affirmant que c’est avec un tel truisme que notre échelle des valeurs s’est articulée depuis les années 70 et que sont nés concrètement le sans-frontiérisme et le libéralisme qui règnent en Union Européenne, son goût absolu de l’universel et du cosmopolitisme, ainsi que son désir immodéré d’immigration et de multiculturalisme. Ce truisme, de nature dogmatique, fut porté par la génération de l’après 1945, soit exactement le moment historique où se renversèrent peu à peu toutes les valeurs de l’Europe anté-seconde guerre mondiale, celles qui, précisément, malmenèrent longtemps la figure de l’Autre, et qui, avec le fascisme, décrétèrent même dans une poussée d’effroi que l’Autre était par nature un ennemi.

Aujourd’hui c’est entendu : l’Autre est par nature un ami, et s’il ne l’est pas en pratique, c’est encore parce que nous ne l’avons pas accueilli comme un ami. Dans cette disposition d’esprit, l’âme européenne refuse désormais catégoriquement le principe même d’ennemi. L’Autre étant bénéfique par nature, il ne peut plus être un ennemi. Encore une fois, si ce dernier devait, lui, ne pas se montrer spontanément bienveillant à notre égard, les causes seraient à chercher en nous-mêmes, non chez lui, puisqu’il est ontologiquement, en tant qu’Autre, bon par nature. Aussi entendons-nous, par exemples, que s’il existe des terroristes ou des délinquants, c’est sans doute à cause de la pauvreté ou de la frustration, lesquels sont nécessairement imputables à nous-autres.

Car le problème avec la pensée de l’Autrolâtre, c’est qu’à considérer que nous n’ayons pas d’ennemi à chercher chez l’Autre, le nouvel et seul ennemi qui peut subsister est par conséquent nous-mêmes. De la sorte, l’unique ennemi de l’Europe est devenu elle-même. Elle veut désormais se battre contre les forces qui pourraient s’opposer à l’autrolâtrie. Croyant encore que « le ventre de la bête est encore fécond », elle cherche à abattre les dernières forces qui pourraient s’opposer à sa nouvelle axiologie : patriotes, identitaires, traditionalistes, conservateurs, etc – autant d’êtres broyés tous ensemble dans la géhenne de « l ‘extrême-droite » contre laquelle il faudrait sans cesse se prémunir. Pour ne plus jamais ressembler à un passé fantasmé comme cauchemardesque, l’Europe ne doit surtout plus discriminer, rejeter, interdire, distinguer, sélectionner et trancher ; l’ouverture à l’Autre est sa nouvelle raison d’être, et elle n’a par conséquent plus d’ennemi sinon ce qu’elle était et peut encore être.

Cette Europe autrolâtre est singulière dans le monde, car les autres puissances n’hésitent pas à se déterminer des ennemis et à être capable de serrer les rangs pour détruire ceux-ci. C’est bien d’ailleurs la cause de l’incompréhension entre Européens et Américains, ces derniers fonctionnant encore, en tant que puissance, sur le mode schmittien de l’ennemi. L’Europe révèle par le truchement de cette lubie son incapacité contemporaine à être quelque chose, car sans aller à dire comme le Zarathoustra nietzschéen que « l’amour des autres n’est que le mauvais amour de soi-même », il est évident que l’ouverture à l’Autre en tant que « différent » est une carence du soi, et que la volonté de n’avoir pas d’ennemi est une preuve du non-amour de soi, car haïr quelque chose suppose en aimer une autre, l’absence totale de rejet de l’Autre étant par conséquent une absence totale d’amour de soi.

En vérité cependant, il y a déjà comme du retard quand on évoque l’autrolâtrie des européens. Si celle-ci existe encore et règne toujours dans de nombreux esprits, elle décline toutefois, déclinant d’ailleurs logiquement avec la disparition progressive de la génération qui l’a portée. Les européens contemporains recommencent à se chercher des ennemis autres qu’eux mêmes, car les fables sur l’Autre naturellement bon se sont évanouies dans la clarté de la réalité. L’européen moderne qui commence à désapprendre la douceur de vivre à cause du chômage, de la précarité et de l’insécurité qui reviennent à sa porte, redevient humain et veut à nouveau un Autre à regarder de travers. C’est ce qui explique également le déclin de la gauche morale en de nombreux pays et la remontée de ce que la première appelle un peu bêtement « l’extrême-droite ». Toutefois, il se trouve que l’Europe vient de dégoter par là une autre façon d’être l’ennemie d’elle-même, car même si la volonté d’ennemis resurgit, celle-ci est bien incapable d’en déterminer un en particulier. Les forces politiques et sociales qui s’opposent actuellement en Europe, y compris dans le camp de la soi-disant « extrême-droite » ont chacune un ennemi à elles qu’elles cherchent à faire avaler à l’autre. Les uns jugent que l’Autre en tant qu’ennemi est le mondialiste, l’américain ou le sioniste, les autres l’Islam et les musulmans, d’autres encore l’immigré, quelle que soit sa religion, certains le Russe ou le chinois, etc. En fin de compte, nous assistons à un village gaulois dont la place du marché politique est couverte du sang de ses habitants qui s’écharpent tous les dimanche à propos de l’ennemi véritable. Pendant que les autres puissances et grands réseaux de ce monde avancent à l’aide d’ennemis qu’ils ont, eux, bien identifiés, l’anarchie de l’ennemi triomphe en Europe. Neutralisée par une partie de ses habitants qui baignent encore dans l’irénisme de l’absence d’ennemi, et par l’autre partie qui, elle, en cherche desespérement mais confusément, l’Europe et ses nations semblent être, pour bien des années encore, vouées à l’incapacité d’une projection de puissance dans le monde.

L’indéfinition pathologique d’un ennemi : voilà donc encore un symptôme de notre sortie dramatique de l’Histoire. 

La moralité dans la Grèce antique

2009

Vis-à-vis de nos conceptions morales héritées du christianisme et de l’humanisme, la société héroïque telle que nous l’a chantée Homère, ainsi que la société classique de la Grèce Antique, semblent être jalonnées d’actes, de principes et d’idiosyncrasies plus immoraux les uns que les autres. L’Histoire, les mythes et les légendes nous révèlent les grecs belliqueux au possible, souvent cruels, menteurs s’ils le peuvent, orgueilleux, hédonistes, et, allégrement, corruptibles à souhait.  

Ce qui frappe, à vrai dire, ce n’est pas tant la présence fréquente de ce que l’on conçoit aujourd’hui comme étant des vices et des folies dans l’Histoire des grecs – car quelle époque pourrait se prévaloir de n’en connaître point ? – mais plutôt le fait que, bien souvent, ces mêmes vices et folies n’entachèrent jamais le prestige de leurs auteurs, voire le rehaussèrent. Trouve-t-on chez les grecs un seul héros, ou grand personnage, qui serait digne d’incarner la vertu dans toute son étendue ? L’esprit belliqueux d’Achille, le brave thessalien aux pieds légers, se distingue par les excès de sa colère et de son orgueil : transporté par son énervement suite à la mort tragique de son cousin Patrocle, il va jusqu’à sacrifier des êtres humains. Tout aussi célèbres que les irrésistibles raptus d’Achille, les mensonges d’Ulysse seraient dignes d’une réprobation générale : s’étant emparé, avec Diomède, d’une sentinelle troyenne, il promet à cet homme la vie sauve contre échange d’informations, et, ceci étant fait, il n’hésite pas à le tuer sans vergogne. A l’exemple d’Ulysse, les mensonges et la trahison sont monnaie courante dans l’Histoire de la Grèce classique ; à Athènes, par exemple, c’est la surprise générale lorsqu’apparait un personnage intègre comme Aristide. De même, dans un traité d’éducation, Xénophon n’hésite pas à conseiller ouvertement le mensonge et le larcin en présence d’un ennemi de son pays, ce qui signifie, en révélant le palimpseste du grec, en présence de n’importe quel étranger.

Ainsi, des classiques de l’immoralité grecque nous présentent Ulysse se vanter de ses pillages comme celui d’Ismaros, et Thucydide expliquer que le brigandage était la principale source de revenu des premiers hellènes, et que nulle défaveur ne s’attachait à cette profession. Ainsi voyons-nous Thésée aimer Ariane par intérêt, et se désintéresser d’elle dès qu’elle ne le sert plus. Ainsi voyons-nous jusqu’aux sages se gorger de voluptés, Sophocle avec Théoris, Platon avec Archeanassa, Diogène (lui-même !) avec Laïs, et Danaé avec Epicure. Ainsi voyons-nous les errements de Sparte, les palinodies d’Alcibiade et les cruautés d’Athènes…

Le fait est, donc, que les noms qui illustrèrent l’Histoire grecque ne cessèrent pourtant jamais de susciter l’admiration, autant chez leurs contemporains que chez tous ceux qui suivirent. L’on déplore les excès d’Achille, mais c’est pour mieux les célébrer, tant, comme chez Hercule, ils révèlent une force impressionnante. L’on pardonne les mensonges d’Ulysse, tant leurs maniement relève du brio. Alcibiade fascine, tant ses pérégrinations, aussi traitres et fourbes soient-elles, sont la marque d’une vie débordante.

Si l’on pardonne aussi facilement aux actes immoraux des grecs, d’autant plus qu’ils sont diurnes, c’est qu’ils s’expliquent en grande partie par les conditions de vie qui régentaient leur temps. A l’époque homérique, l’existence ressemble à celle de Thésée parcourant les enfers, c’est-à dire à la pointe de l’épée. Les achéens vivent dans une société tourmentée, sans foi ni loi, dans laquelle la vie n’a de cesse de rappeler la précarité de sa pérennité, de sorte que, ne connaissant pas la sécurité chez eux, ils n’ont même pas à l’idée qu’il ne faille pas déranger la tranquillité des autres. Egalement, dans la Grèce classique, il faut songer à l’état de guerre permanent qui n’est pas loin de réglementer la vie entre cités, ainsi que les oppositions farouches, fruits d’ambitions individuelles ou collectives (entre partisans de la démocratie et de l’aristocratie, par exemple), qui innervent violemment la vie citoyenne.

Ces conditions d’existence facilitent par conséquent une certaine indulgence à leur égard, indulgence qui a d’autant plus son droit qu’elle doit s’appliquer à considérer ce que ces mêmes conditions, alliées à la nature des hellènes, ont produit comme morale.

La moralité grecque ne ressemble aucunement à ce dont nous sommes accoutumés,  nous modernes, et l’idéal de l’homme grec diffère grandement de l’idéal consciencieux du bourgeois, ou du sens de l’honneur de l’aristocrate. Pour le grec de l’époque homérique, la vertu est avant tout arété, c’est-à-dire courage et virilité, et qu’importe que l’homme soit loyal, sobre, aimable, affable et honnête s’il n’est pas avant tout un vaillant combattant, ou s’il ne recherche pas l’excellence. Si le blâme public existe, il s’attache d’abord aux faibles, aux stupides et aux lâches avant de s’attacher à tous ceux qui trahissent, qui tuent ou qui jouissent de trop de volupté. Dans la continuité, les athéniens du VIe et Ve siècle auront comme modèle le kaloska-gathos, l’homme idéal, celui qui a la vie la plus remplie et dont la santé débordante enrichit de toujours plus de passions et d’aventures, de pensées et de beauté. De la sorte, l’Histoire des athéniens nous les peint querelleurs, obstinés, curieux en tout, raisonneurs, malins, avides, et, s’ils sont souvent cruels, il leur arrive aussi de faire preuve de largesse et de générosité. A écouter leur Histoire, il semble que l’on entende en échos les paroles du Zarathoustra nietzschéen, exhortant les hommes supérieurs à apprendre à être à la fois pires… et meilleurs. En somme, bien au delà du bien et du mal auxquels nous sommes accoutumés – et c’en est à croire que ce ne sont pas les grecs qui étaient nietzschéens avant l’heure, mais la pensée nietzschéenne qui était grecque après l’heure.

Bien sûr, les grecs eurent aussi des préceptes et des impératifs moraux les rappelant à plus de maîtrise de soi, de sophrosyné, de sang froid et de tempérance. Ils eurent aussi des dieux frappant de folie et punissant les actes répréhensibles,  des Némésis et des Furies. De même, c’est meden agan, « rien de trop », qui était gravé sur le temple de Delphes. Mais il ne faut pas être dupe des injonctions morales qui étaient célébrées, elles ne rendent pas la réalité historique ; au contraire, leur fréquence suggère plutôt à quel point elles étaient nécessaire pour équilibrer au mieux les penchants fougueux des hellènes.

Que dire, donc, des grecs, de leur moralité et de leur caractère ? Il nous faut penser à eux, puisqu’ils représentent la jeunesse du monde européen, comme nous pensons à notre propre jeunesse, intrépide et passionnée, incontinente à souhait mais belle comme l’aurore, et il faut bien leur pardonner, comme nous pardonnons aux tribulations et aux errements de notre âge tendre. Certes, l’on peut décrier quelques uns de leurs comportements, quelques unes de leurs frasques, mais l’on ne peut s’empêcher, nous européens qui sommes leurs héritiers, de rêver à ces éternels enfants (ainsi les considéraient les prêtres égyptiens) qui furent, malgré tout, « de toutes les races d’hommes, la plus accomplie, la plus belle, la plus justement enviée, la plus entrainante vers la vie (…) »[1].

[1] Nietzsche, préface de « La naissance de la tragédie ».

Besson, Lucy et la métaphysique européenne

Puisqu’il est préférable que je ne dise pas tout ce que je pense – pour l’instant – des évenements du proche et moyen orient qui font l’actualité brûlante du moment, j’aborderai des sujets beaucoup plus légers, plus abstraits, même si à bien des égards ceux-ci nous ouvrent (ou plutôt nous entrouvrent, n’exagérons pas) des pans de la réflexion qui appartiennent au plus fondamental du mystère de l’existence.

Je suis allé voir le film Lucy de Luc Besson, avec Scarlett Johansson et Morgan Freeman. 

Même si Luc Besson est souvent décrié pour ses productions au rabais qu’il commet deux à trois fois par an avec sa société « Europa », et même si humainement il semble être parfois un gauchiste de la pire espèce, je ne peux m’empêcher de l’apprécier, de l’apprécier même malgré lui. Certes, les films qu’il produit et écrit sont trois fois sur quatre de la grosse daube aux scénarios tout droit sortis de fast-food des scripts, mais les films qu’il réalise et dans lesquels il met vraiment de lui-même sont souvent de sacrées réussites. Sa méthode, connue désormais, consiste à produire des daubes pour grand public afin d’engrenger de l’argent pour ensuite pouvoir réaliser ses propres films. Par ce processus, il peut concurrencer les géants du cinéma américain sur leur propre terrain : celui du divertissement. Luc Besson est donc, consciemment ou pas, une sorte depatriote. Il prend un malin plaisir à faire tourner dans ses superproductions des acteurs français et européens, il déploie une énergie remarquable à développer sa cité du cinéma pour doter la France de structures équivalentes à celles des Etats-Unis ou d’autres pays européens, plus en avance que nous en ce domaine, hélas, et il réussit brillement dans les box-offices américains avec des productions presque à 100% françaises ou européennes, ce qui n’est pas, loin s’en faut, donné à tout le monde.

En réalité, il nous faudrait plusieurs Luc Besson. Le cinéma français, s’il peut être chiant, laborieux et de peu d’ambition, possède souvent une sensibilité et une audace – y compris dans le genre du divertissement – que n’a pas le cinéma américain. De plus, la France a quelque chose que tous les autres n’ont pas nécessairement et qui mériterait d’être exploité à fond : son histoire et sa littérature comme sources d’inspiration. Je regardais l’autre jour le film « Le majordome » sur le « nègre de maison » de la Maison Blanche qui traversa toute l’histoire contemporaine des Etats-Unis et je me disais qu’il était fascinant de voir à quel point les américains pouvaient sublimer leur histoire par des dizaines et des dizaines de films sur elle. Eux qui n’ont quasiment pas d’histoire, voilà qu’ils la mettent constamment en scène (toujours ou presque à leur avantage) et deversent leurs productions sur le monde, faisant qu’il ne m’étonnerait guère que n’importe quel petit occidental de l’Europe de l’Ouest connaisse mieux la maigre histoire des Etats-Unis que celle de son propre pays, pourtant cent fois plus glorieuse et grandiose. Je me prends à rêver de sociétés de productions françaises et européennes qui parviendraient à réaliser des films à grand budget, et par un prisme patriotique (comme les américains), sur notre histoire à nous : je suis certain que notre propre vision de nous mêmes en serait fondamentalement changée, de manière plus significative encore que ne pourraient le faire des hommes politiques avec leur discours ou des manuels scolaires avec leurs leçons.

Bref, j’ai aimé Lucy car en plus de maîtriser parfaitement le genre du divertissement (rythme parfait, aucune longueur, véritable sensation de fantastique), le film intègre des reflexions qui, si elles ne sont que survolées (ce qui est naturel pour un film à vocation grand public), sont toutefois très intéressantes. C’est un peu comme le Grand Bleu, chef d’oeuvre, là, pour le coup, de Luc Besson, qui nous entrebaillait la porte d’une pensée profonde sur le rapport au monde, la solitude et l’appel de l’immensité. Lucy a le mérite de nous interroger sur le temps, l’intelligence et la nature même du monde. Quand Lucy (attention au spoil), parvenant à maîtriser 100% de son cerveau, disparaît aux yeux des hommes pour intégrer totalement l’univers, comment ne pas penser à la philosophie hindouiste, ou, plutôt, brahmanique, sur la capacité des êtres vivants à intégrer l’âtman – l’âme du monde ?

Philosophie moniste, ou panthéiste, qui veut que l’univers ne soit qu’un, constitué d’une seule et même substance dans laquelle il serait possible de plonger afin de tout pouvoir maîtriser et sentir. Ce que les bouddhistes ont vulgarisé avec le concept de l’illumination se trouve dans ce film illustré par le biais, fantastique, de la capacité d’un homme à pouvoir exploiter l’ensemble des possibilités de son cerveau. On peut même trouver dans la réflexion sur le « temps comme seule mesure de l’existence », que révèle Lucy aux scientifiques, une dose d’Heidegger : façon de postuler que si l’univers est un, l’existence et l’essence sont d’un même tenant – et que l’être, par nature, se déploie et se manifeste, le temps restant par conséquent notre seule façon d’appréhender ce déploiement.

Il est très intéressant de constater comme revient, en Occident, une philosophie panthéiste, et donc, païenne, fort éloignée du dualisme et de la métaphysique chrétiennes. Celle-ci ne dit sans doute pas encore son nom, il se peut même qu’elle ne le connaisse même plus et qu’elle ne s’exprime que par laspsus et manifestations inconscientes, mais dans le parcours métaphysique de l’Europe, ce retour aux origines est peut-être signifiatif d’un mouvement dont on ne peut dire encore quel sera l’aboutissement. Serait-ce là le symptôme d’une nouvelle renaissance métaphysique européenne ou, au contraire, une façon de boucler la boucle et de nous précipiter vers notre mort ?

Impossible, aujourd’hui, de le savoir. Mais quoiqu’il en soit, le film sera intéressant à regarder.