Bienvenue sur le blog de Julien Rochedy

A venir

Portrait sensible

Publié dans l’Antisondage.fr et Médiapart en 2012.

Croyez-nous ou pas, mais dans la rue, on a toutes les peines du monde à trouver des électeurs du Front National. Est-ce nos allures de bobos qui les rebutent ? Ou bien n’allons-nous pas aux bons endroits ? Où sont-ils donc, les douze pour cent ? Où diable se cache la droite nationale ? Car selon les conclusions, sûrement hâtives, de notre modeste expérience, c’est bien une indécrottable odeur de souffre qui plane encore sur le front. Autour de nous, on en connaît pas non plus, des frontistes. Question de milieu, probablement… Pour pouvoir respecter l’équilibre des tendances politiques, il ne nous reste plus qu’à ratisser le Web et ses réseaux sociaux, que Micky maîtrise à la perfection. De sa CYBER-pêche, il nous ramènera un gros poisson. Julien Rochedy est « célèbre » ; c’est une des figures de la campagne électorale de Marine Le Pen. Googlisable à souhait, on peut le voir sur Youtube dans des vidéos allant du débat sur LCI à la réunion interne des jeunes du FNJ, en présence de la responsable de la coordination avec le FN, si j’ai bien compris. Lors de cette intervention, Julien Rochedy, en tee-shirt noir et au commencement d’une jolie paire de biceps, expliquera notamment la stratégie du mouvement « Les jeunes avec Marine », conçu comme un outil pour aspirer les voix de tous les jeunes qui voudraient soutenir Marine sans pour autant être rebutés par le côté clivant de l’appellation FNJ. Juché sur un escalier, le jeune tribun est ici par la volonté du peuple et n’en sortira que par la force des baïonnettes. L’ambiance est chaleureuse, la harangue semble  convaincante.

Je lis déjà les commentaires sur notre page Facebook, sévères mais justes, qui vont s’insurger avec raison, bien sûr, du fait qu’on puisse « antisonder » encore et toujours un Parisien, et c’est très vrai que le Parisien n’est pas plus digne d’être Français que l’habitant de nos régions, mais qui plus est une vedette, alors que notre postulat de départ semblait promettre le portrait des humbles, des sans grade. À ceux-là, je dirai que sur les mêmes principes, la vedette parisienne n’en demeure pas moins digne d’être « antisondée ». Pour nous, Julien Rochedy sera donc simplement Julien.

Silence, on tourne. Entourant la place Victor Hugo, les immeubles Haussmanniens se détachent en une masse sombre et circulaire, mêlant aux tremblements des feux rouges et des phares de voiture les lumières de leurs appartements en reflets humides sur le trottoir. La nuit s’allume. Sous les guirlandes et les étoiles des neiges scintillantes aux frontons, dans les vitrines des pâtisseries artistement décorées d’architectures de chocolat et de mignardises, dans les salons de coiffure exhalant l’air  chaud et parfumé des cheveux des dames, Noël fourbit ses armes. Nous avons rendez-vous à la terrasse de la brasserie « Les Débats », où, légèrement en avance, nous commanderons au garçon une noisette et un café. Julien arrive et nous rejoint, casque intégral à la main. Pour lui, ce sera un thé citron.

 Souvent présenté sur les blogs comme un animal médiatique, le jeune homme possède en effet une belle plastique, mais surtout un visage volontaire et le regard franc. D’une sobre élégance, il porte sous son parka un pull mohair assorti au brun châtaigne d’une barbe de trois jours, une imposante montre carrée et un bracelet tressé – je lirai sur le net qu’il s’agit d’un bracelet Serbe – (je me disais aussi que l’objet était un peu « baba cool » sur les bords pour qu’il l’ait choisi spontanément), ainsi qu’une chemise blanche à carreaux fins, seule touche bleu marine qui dépasse du col rond. Parfaitement courtois, il nous confiera cependant qu’il était encore en 2007 un agitateur (je lis par ailleurs qu’il portait le crâne rasé et une boucle d’oreille), qui prêchait la bonne parole dans les files d’attente des bureaux de vote de Tain L’Hermitage dans la Drôme, uniquement au premier tour s’entend. Fraîchement émoulu de sa province natale, il nous confiera également être tombé des nues à ses débuts en politique après la parution de l’article « Julien Rochedy, le jeune frontiste qui présente bien » dans Rue 89, article plus qu’à charge dont une des premières phrases n’est rien moins que Julien Rochedy est gratiné. Pas de doutes, voilà un mec d’extrême droite. S’attendait-il à un portrait objectif de la part de  médias qu’il considère comme des ennemis politiques, à des citations entières de ses propos, respectant le contexte, insistant sur les nuances ? Ou a-t-il même seulement caressé l’idée d’avoir ouvert un chemin de Damas à cette journaliste de gauche, habitué qu’il semble à séduire la brune et la blonde ? Ah ! Jeunesse, folle jeunesse…

À volume raisonnable, en une syntaxe irréprochable, articulant soigneusement et prononçant toutes les lettres des mots sans avoir recours à des contractions, les propos de Julien ne sont d’abord guère différents dans leur contenu de ceux de beaucoup d’autres jeunes de son âge. Ainsi il aime les sorties, les cinémas, les voyages, thème qu’il abordera souvent, caresse l’idée d’arrêter de fumer en janvier, (la politique, nous dit-il, c’est beaucoup de cigarettes et d’alcool tous les soirs) et pense qu’il aurait du mal à assumer le poil aux jambes chez une femme. À la question : « Une femme pour la vie ou une fille pour chaque nuit », il nous répond d’un air un peu goguenard que les deux doivent être envisageables, avant de se dédire : ce sera officiellement une femme pour la vie.

Sur d’autres questions offrant plus d’aspérité aux choses sérieuses, le discours de notre homme est très construit. Julien récuse totalement le clivage gauche droite, prétend ne pouvoir définir ces notions qu’en tant qu’historien, et encore il ne sait même plus.Aujourd’hui selon lui, ça n’a plus aucun sens. La bourgeoisie soixante-huitarde reconvertie dans la pub a des idées de gauche, alors que les valeurs de droite que sont la tradition et l’honneur se retrouvent chez des ouvriers très conscients de leur classe sociale. Pour lui, le clivage essentiel est aujourd’hui entre les mondialistes et les patriotes. Il trouve injuste la perte de liberté et de souveraineté du peuple français, des peuples européens et des peuples dans le monde, victimes d’une petite élite intéressée qui prend en main le destin de millions de personnes, impose la paupérisation de leur pouvoir d’achat, et surtout un décervellement total qui est selon lui voulu. Toujours selon  lui, Marine Le Pen, sa candidate, saurait résoudre cette injustice en régulant le capitalisme mondial et en stoppant l’immigration au sein de la France, France qui  ensuite, par un effet « boule-de-neige », donnerait l’exemple à tous les autres pays. Surfant sur les fondamentaux d’un discours qu’on peut honnêtement qualifier d’identitaire, Julien a soin de donner toujours à ses propos une dimension universelle, prévoyant à chaque fois les bienfaits de la politique de Madame Le Pen dans un ordre précis : pour la France, pour l’Europe, puis pour les pays du monde entier, un peu comme si cette dernière mansuétude était une cerise sur le gâteau, un lapin blanc qui sort du chapeau à la fin du spectacle. C’est peut-être cette hiérarchie du sens de la marche du monde et des peuples, (qu’en son temps monsieur Le Pen père aimait à évoquer en cette parabole de son cru : J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus et les inconnus que mes ennemis), qui le distingue des idées communes, quand la droite et la gauche déplorent de concert le fait qu’en effet, les temps sont durs, qu’en effet le pouvoir se trouve désormais et malheureusement moins entre les mains des hommes politiques que des grands industriels et qu’en effet, le capitalisme mondial possède un aspect décervelant tout à fait évident.

 Si Julien, plutôt volubile, se revendique comme étant un « jeune de son temps »il reste subitement muet lorsqu’on lui demande de définir ce qu’il apprécie dans son époque. Après une pause de réflexion silencieuse, il évoquera finalement les voyages. Son rêve serait, s’il était riche, de s’acheter des maisons aux quatre coins du monde pour « émigrer » régulièrement, en quelque sorte. Mais très vite il déplore que ces paysages dont il rêve aient perdu le goût des récits de voyage d’autrefois, et qu’un Chateaubriand explorant l’Amérique ne trouve de nos jours au bout de l’aventure qu’un Quick et un Mac Do. Il est bien plus enthousiaste sur les époques auxquelles il aurait aimé vivre : la Révolution Française, et surtout le premier Empire. S’il devait remplacer la Marseillaise par un autre chant, il choisirait « Veillons au salut de l’empire », un chant de 1791 dont j’imagine que les vers – Du salut de notre patrie – Dépend celui de l’univers – Si jamais elle est asservie – Tous les peuples sont dans les fers – ont dû le faire particulièrement vibrer ; c’est soncôté amoureux de l’Empereur, précise-t-il. Chérissant le dix-neuvième siècle, il évoquera aussi l’avant-guerre et les années 60, (il admire De Gaulle, un homme qui avait une haute idée de la France). De quels bouleversements, de quels élans, de quels drames humains peut-il bien manquer pour que le vingt-et-unième siècle n’ait pas l’heur d’émouvoir ce jeune historien et philosophe qui cherche l’homme providentiel, l’odeur de la poudre et le drapeau qui claque au vent ? La France glorieuse de Julien a-t-elle seulement existé en dehors des bas-reliefs et des pignochages des fresques officielles, elles-mêmes empreintes de la Grèce antique ? Ce sont-là des questions qu’on peut se poser. Ceux qui ont lu Les Dieux ont soif d’Anatole France me comprendront. Julien parle volontiers d’un destin français, d’un sentiment commun plus haut que les individus, et qui les dépasse. Aurait-t-il soufflé à sa muse le slogan « La révolution bleu Marine », ou au contraire a-t-il été séduit par cette nouvelle mouture de « La Liberté guidant le Peuple », c’est une question qui me traverse également l’esprit. En attendant, je lance un message : réalisateurs, cinéastes qui rêvez d’adapter à l’écran « Le rouge et le noir », j’ai trouvé votre Julien. À l’instar du héros éponyme de Stendhal qui quitta la morne scierie de son père pour échapper à sa condition, fervent Bonapartiste, c’est par les femmes qu’il va se hisser jusqu’en haut de la société. Introduit dans le monde par une Madame de Rênal dont il mettra de nombreuses pages à saisir la main, il montera à l’assaut de la capitale où il sera anobli par un vieux marquis De la Mole après avoir séduit sa fille ; elle deviendra son bras armé en mettant à sa disposition un joli carnet d’adresse, (sans pour autant lui éviter la peine capitale…) C’était Julien, esquisse d’un « enfant du siècle » parvenu jusqu’en avril 2012, néo-dandy romantique et idéaliste qui aurait miraculeusement traversé le temps en préférant toujours un peu David à Delacroix, Adrien-Simon Boy à Beaudelaire, Nietzsche à Jean Jacques Rousseau, Léon Daudet à Emile Zola, Céline à Proust, Drieu à Camus, Rebatet à Gide, Astérix à Lucky Luke, et la préférence nationale au Grand Soir et aux lendemains qui chantent.

Carnets de déroute de la droite

Nous avons un avantage sur les militaires, nous les politiques. Et pas des moindres. Pendant que dure l’hallali, nous, nous pouvons tenir journal, alors qu’un soldat doit prendre ses jambes à son coup. Peut-être, cependant, serait-il plus sage de s’esbigner franchement à l’instar de tous bons soldats en déroute. Peut-être bien. Mais nous sommes saufs de corps : il n’y a que notre moral qui branle. Alors, écrivons. Des carnets de déroute, sans doute bien plus significatifs que tous les carnets de campagne qui pointent lors des séquences électorales.

Une déroute de qui, au juste ? De nous. Qui ça, nous ? C’est bien là le problème. Comme en une eucharistie, nous nous sentons, nous nous savons, nous nous touchons, mais nous ne nous voyons pas. D’instinct, nous disons « nous », alors que nous n’avons même pas de nom. Les patriotes peut-être ? Les souverainistes ? Les identitaires ? Les conservateurs ? Nous, la droite ? Quel est donc ce camp sans enseigne ? Nous ne sommes que des fantômes sans nom attachés aux mânes – et qu’un fantôme aime les mânes, voilà, après tout, qui est bien naturel.

Être attachés aux mânes procure déjà une surface, comparés à tous ceux qui n’en ont plus rien à foutre des ancêtres. Mais de cette surface, nous n’en faisons rien, nous la laissons évanescente comme un Esprit sain qui chercherait en vain à s’incarner. Nous communions ! Ah certes, nous communions. Dans nos dégoûts en commun. Nous n’aimons pas l’immigration, qui change trop violemment le visage et le cœur de notre vieille et chère patrie. Nous n’aimons pas qu’on nous donne des ordres, à nous, vieux mousquetaires Français, surtout s’ils viennent de Berlin (Berlin qui, au passage, passe toujours par la Belgique – aujourd’hui : Bruxelles – avant de gouverner Paris), de Washington ou de Londres. Nous n’aimons pas tellement la nouvelle morale humano-progressiste qui a remplacé notre vieux fond chrétien et viril, celle qui dégouline d’odes à la modernité, à l’égalitarisme, au sans-frontiérisme, aux nouvelletés, à l’individualisme, au « sociétal ». Nous n’aimons pas des masses l’Etat-Zombie, celui qui dévore désormais ses enfants, mettant que trop sa main dans nos poches pour financer on-se-sait quelle nouvelle gabegie, et nous aimons encore moins cet Etat quand il ne fait rien pour nos pauvres gens des périphéries et des campagnes. Nous vomissons en cœur une école qui ne transmet plus rien, une nature qui s’enlaidit et notre ancienne gloire qui s’affadit devant nous à mesure que le temps passe. Nous vomissons bien, pour sûr. Puis nous restons l’estomac vide. Déboussolés et turbides, il ne nous reste plus qu’à avaler notre vomis pour le vomir à nouveau : après Hollande, voilà Macron, en attendant sûrement le prochain.

Nous ne sommes plus rien de sérieux et nos quelques incarnations n’ont de nous que notre caricature. La droite d’Orléans d’un côté, composées de petits bourgeois médiocres, ceux qui, en définitive, n’eurent pas assez de facultés pour gagner mieux dans le privé et qui s’en retournèrent dans la politique. Ceux qui n’ont rien en tête sinon une calculatrice, comme dirait Buisson. « Pas touche au grisbi, salope ! » dit-elle à Macron en songeant à la CSG et aux « dépenses publiques ». Mais voilà donc sa seule réplique dans le film : quand elle veut dire autre chose, elle s’aperçoit que le déficit de sa culture est disputé par celui de son imagination. Elle n’a plus ni l’une ni l’autre. Alors, elle pose son cul dans quelques manoirs de la Sarthe ou quelques beaux appartements du 7eme parisien. Elle n’a rien à dire, mais le dîner sera toujours prêt pour elle, même si, pour l’heure, il s’agit d’une soupe. De l’autre côté, il y a les populistes. « Nous sommes le peuple ! » hurlent-ils en se prenant pour Lénine, ayant oublié que nous ne sommes plus à « l’ère des masses » qu’étudiait Gustave Le Bon, ni même que ses électeurs ne sont pas communistes. Le FN n’a pas de pif. Il sent mal, sauf la merde, et il ne parle donc que d’elle. Ceux qui y vivent votent dès lors pour lui, mais, fort heureusement, si la merdre croît, pour paraphraser un moustachu, elle n’a pas encore gagné de toutes parts. Durant cette campagne, le FN aura réussi l’exploit de conjuguer le pire de l’intellectualisme (« l’union des souverainistes de gauche et de droite », comme des intellectuels de salons avaient théorisé jadis l’union des communistes et des nationalistes), le pire du populisme (nous sommes le peuple ! A bas les élites ! Et vas-y que j’parle comme une poissonnière, bah dis donc !) et le pire du progressisme (kikou les petits cœurs de l’équipe Philippot, si mignoooonns). Exploit notable, qui nous rappelle cette dure vérité que les tenants de la décadence sont souvent moins décadents, à titre personnel, que ceux qui sont censés s’opposer, justement, à cette décadence.

Carnets de déroute, donc. Ils auront certainement quelques lecteurs. Espérons toutefois que je les arrête rapidement, car, Bon Dieu, malgré toutes ses turpitudes, je crois encore en ce foutu pays. Il y aurait tant à faire…

Ah…

Le vent se lève, il faut tenter de vivre !

On verra demain !

Commentaires sur la droite

Cet article fait suite au numéro 4200 de Valeurs Actuelles (du 25 au 31 mai 2017)

Je lis dans le Valeurs Actuelles de cette semaine un dossier complet sur la droite, c’est à dire celle qui part de Laurent Wauquiez jusqu’à l’aile droite du FN, en passant par Sens Commun et, dans une moindre mesure, Nicolas Dupont-Aignan. En résumé : cette droite qui se cherche et qui n’est bien nulle part, en particulier dans les partis politiques existants. Ce « point » réalisé sur la droite véritable est sans doute le premier d’une longue série, car, à moyen-terme, tout porte à croire que le sujet de la refondation de la droite, face à Macron, et face au FN version PCF souveraino-souveraniste, sera un thème politique majeur de ces prochaines années. Occasion pour nous de faire quelques commentaires.

Les partis politiques ont échoué

Le premier de nos commentaires portera sur la nature et l’efficience même des partis politiques pour porter nos idées. Une leçon de la campagne présidentielle fut le rejet des partis politiques classiques (Les Républicains, le Parti Socialiste, le Parti Communiste, et, dans une certaine mesure, le Front National) pour privilégier plutôt des mouvements de types nouveaux tels que « En Marche » ou « Les insoumis ». Ce processus entérine la défiance vis à vis des vielles structures et la goût pour les nouveautés, propre à notre siècle. A droite, une véritable réflexion doit s’opérer sur le sujet, car s’il y a bien dans un camp que les partis ont échoué plus qu’ailleurs, c’est chez nous. Regardons les choses clairement : les deux partis existants, Les Républicains et le Front National, sclérosent les bonnes volontés et entrainent dans leur pesanteur tout espoir de refondation véritable. L’un et l’autre s’assoient sur leur base électorale et sociologique, les stérilisent et les condamnent à l’impuissance. L’appareil politique des Républicains est gangréné par une multitude de centristes ayant plus à faire avec Macron qu’avec le moindre petit électeur qui votait auparavant RPR. Dès lors, les militants peuvent voter, lors de leur Congrès, pour des motions de « droite forte » ou de « droite populaire » sans infléchir aucunement la tendance lourde du mouvement à basculer toujours au centre. Cette droite, face au défi Macron, a déjà commencé à se fissurer. Quant à celle qui tient encore un peu debout, elle se prépare, contre Macron, à fabriquer une opposition qui se limitera à des questions économiques d’importance ridicule, sinon absurde. Déjà, dans cette campagne législative, l’opposition se cristallise autour des points de TVA ou de CSG. Baroin a tenté une sortie pour définir sa droite, et celle-ci se circonscrit manifestement à la question des impôts. Qu’est ce qu’une droite dont le seul projet de société serait de baisser les impôts ? Et pourtant, Wauquiez mis à part, la plupart des impétrants aux législatives, du côté des Républicains, n’ont que cela en tête, étant entendu que les leur ne sont, hélas, ni bien faites ni bien remplies.

Du côté du FN, Marine Le Pen s’est enfermée dans un piège dont elle ne pourra sortir sans difficultés majeures. La toute-puissance stratégique qu’elle a laissée à Philippot, couplée aux philippotistes bien placés pour les législatives, la met face à un dilemme inextricable. Florian Philippot ayant habilement, et, aussi, notons-le, courageusement, brandi la menace de son départ en cas de modification de sa stratégie (notamment sur l’euro), Marine Le Pen se doit de choisir entre deux inconvénients : soit elle ne change rien, sinon la façade, et persiste à donner un chèque en blanc stratégique à son lieutenant, ce qui l’expose, en conséquence, à subir une fronde majeure à l’intérieur même de son mouvement, soit elle assume un revirement stratégique et souffrira sans discussion du départ de Philippot et de ses hommes. Si elle opte pour la deuxième solution, Marine Le Pen sait qu’elle connaitra alors les foudres médiatiques qui ne manqueront pas d’interpréter son départ comme l’échec de la professionnalisation et de la dédiabolisation du FN, deux éléments que Philippot a su, bien illégitimement, incarner à lui tout seul dans le vieux parti nationaliste. Marine Le Pen est donc bloquée, et elle est trop intelligente pour ne pas le savoir. Ceci n’est, sans doute, pas étranger à la petite dépression qui la mine actuellement. Hélas pour elle, il lui sera de toute façon difficile d’opérer un virage de 180 degrés sur sa stratégie : son débat a laissé trop de traces et il lui sera impossible d’incarner demain celle qui pourrait rassembler la droite. En conséquence, le FN, même sous un nouveau nom, risque de stagner bien inutilement dans les années à venir. Il ressemblera de plus en plus au PCF des années 70 : assis sur une grosse base populaire mais incapable de le dépasser, il stérilisera tout une partie de l’électorat sans promesse de victoire. Gageons que de nombreux cadres de ce mouvement se contenteront de cette rente électorale pour continuer de gagner leur vie et d’empêcher aussi, à l’instar des Républicains, toute refondation utile.

Les orphelins

Au milieu de ces engeances, désespérés et lucides, vont vivre de plus en plus d’orphelins qui ne se reconnaitrons plus dans ces deux vieux partis ‘’de droite’’ (les guillemets sont, hélas, de rigueur). Même si ces gens seront nombreux, intelligents et plein de bonnes volontés, ils vont s’exposer à deux soucis majeurs : d’une, nous venons de l’évoquer, à la pesanteur des partis existants. De deux : aux attaques continuelles de la gauche et de ses relais médiatiques. Ceux-ci ont déjà compris que le danger, pour eux, pourrait venir de là, et ils ne manqueront donc pas de diaboliser tout rapprochement de la droite. Je le vois rien qu’à mon échelle : à la question « pourrais-tu participer à cette refondation de la droite ? » suit toujours immanquablement « ne penses-tu pas que tu es trop grillé ? ». Autant que je sache, je ne grille qu’au soleil. Et pourtant, cette question, étonnamment, se pose, vicieuse, malveillante, perverse au possible. Moi ? Grillé de quoi ? D’avoir rejoint le FN quand j’avais 20 ans pour le quitter ensuite ? Cela grille ? Jusqu’à quel point ? Ridicule. Et le même procès est intenté, sous des intitulés différents, certes, aux membres de la droite véritable, à Sens commun, aux buissoniens en tous genre, censés vouloir faire « gagner Maurras » plutôt que la France, et tutti quanti.

En conséquence, et ce sera là notre deuxième commentaire, cette droite qui veut vivre et gagner aura pour deux objectifs d’être capable de penser, d’abord, en dehors des partis existants (un mouvement d’un type nouveau se monte tellement vite…), puis de savoir résister aux journalistes et aux oukases. Non, cette droite n’est pas d’extrême-droite. Nous en avons assez de cette façon de penser diabolique qui consiste à situer à l’extrême-droite tout ce qui n’est simplement pas de gauche. L’extrême-droite répond à une définition politique assez claire : racisme, antisémitisme, volonté de prendre le pouvoir par la violence. Cette droite qui veut vivre n’a donc aucune de ces caractéristiques et elle porte seulement des valeurs, une vision, un projet, qui, certes, ne sont pas de gauche. Elle est la droite, point final.

Aussi, si ses représentants parviennent à injecter dans leur sang un peu de fronde, pour échapper aux partis, et un peu de courage, pour cesser de trembler face aux journalistes, l’espoir lui sera rendu. C’est à ces conditions qu’elle pourra être une force, et une force, permettez-moi, en marche.

Obama-Trump : les deux frères de l’hyperpuissance symbolique américaine

Dans ce qui révèle avec le plus d’acuité qu’une Nation conduit les destinées du monde, dominant à la fois son époque et ses rivales, sa capacité à projeter des symboles incarnant l’esprit du temps et l’aiguillonnant par la même occasion, est peut-être la manifestation la plus signifiante et la plus suggestive.

Nous connaissons le principe du hardpower américain, sa puissance militaire et sa force de frappe économique ; nous connaissons également l’impérialisme de son softpower, son way of life et ses produits dérivés. A cela pourrait s’ajouter un symbolpower qui permet parfois aux Etats-Unis d’incarner politiquement les enjeux du moment et de les projeter sur le monde, au moins dans sa partie occidentale.

En 2008, le président Barack Obama devenait président des Etats-Unis. Qu’un métis fût élu dans un pays qui connaissait la ségrégation raciale quelques dizaines d’années auparavant, fut célébré partout en Occident comme un totem d’une puissance symbolique magistrale. Ce fut « l’Obamania », une espèce de délire qui fit espérer des millions de personnes à la seule raison de la force symbolique. Barack Obama devint même Nobel de la Paix sans qu’il en sût, de son propre aveu, les véritables et concrètes raisons. C’est, qu’en politique, le symbole tient lieu, justement, de politique. Obama incarnait la destiné d’un Occident mélangé, multiculturel, ouvert à tous, tolérant et pacifié, c’est à dire tel que l’Occident avait envie de se voir.  Le reste eut moins d’importance.

Obama fut incontestablement l’un de ces grands symboles qui jalonnent l’Histoire et lui donne son La. L’Occident tout entier, à la suite des Etats-Unis, dansa sur cet air. Mais il est intéressant d’observer que le symbole Obama appartint à la catégorie de symboles politiques qui achèventune époque, comme pour la parfaire, qui les désignent comme son expression la plus aboutie tout en la terminant du même coup. L’Obamania couronnait vingt ans d’Occident qui s’était voulu multiculturel, tolérant et sorti de l’Histoire. Mais l’Obamania n’impulsa rien dans le monde : au moment de son couronnement, l’Histoire avait déjà changé d’heure. Obama incarnason époque, mais n’en impulsa aucune. Un noir sur le trône du monde parachevait vingt ans d’Occident qui avait rêvé à cela, et au moment où son rêve se réalisait, un nouveau cycle s’enclenchait, appelant ainsi nécessairement d’autres symboles.

2016. Donald Trump a des chances de devenir président des Etats-Unis à la suite de Barack Obama. Et lui aussi est, avant tout, un symbole pour l’Occident. Mais, à la différence de son prédécesseur, Trump fait parti de la catégorie des symboles en mouvement, non pas de ceux qui achèvent, mais de ceux qui s’inscrivent dans les dynamiques historiques. A l’heure présente, l’époque est aux révoltes populaires contre les élites décriées, aux crispations identitaires, à la remise en cause de l’ère de la sortie de l’Histoire fukuyamesque. Partout en Occident, et notamment en Europe, ce mouvement prend de l’ampleur. Et voilà qu’il faut que ce soit encore une fois des Etats-Unis, chef incontesté d’Occident, que sorte un homme qui incarne ce processus aux yeux de tous.

Obama et Trump sont par conséquent, à leur manière, deux frères rivaux d’une Histoire en marche. Ils furent et ils sont deux de ces puissances incommensurables que constituent les symboles en politique. L’un a parachevé une époque ; l’autre en porte une nouvelle.

En 2008, les Etats-Unis furent à la hauteur du monde et de l’époque par le symbole qu’elles leur donnèrent. La question qui se pose à présent est de savoir si les Etats-Unis seront encore à la hauteur de leur destinée manifeste – celle d’imprimer au monde la marche à suivre – avec l’élection ou non de Donald Trump.

L’Etat zombie

Aux premières rencontres du Carrefour de l’Horloge, je fus gentiment convié à intervenir sur un sujet qui m’est cher aujourd’hui – celui, épineux, de l’État.

Je pus dès lors développer succinctement l’idée de « l’Etat zombie », dont je fais ici un compte rendu écrit à l’attention de tous ceux qui me le demandèrent.

1 – Je parlai de la question de l’État en France, au prétexte que cette question se pose avec plus d’acuité dans notre pays que sous d’autres tropiques. On a dit que, contrairement aux autres Nations, l’État, en France a existé avant la nation, tandis que, généralement, la nation préexiste avant qu’elle ne se dote d’un État. Par nation, vous pouvez entendre « peuple ». Cela peut paraître excessif ; disons plutôt que l’État et la nation en France se sont créés de façon concomitante. Cela fait de la France un Etat-Nation par excellence : l’État et la Nation étant à ce point chevillés charnellement dans l’Histoire qu’il semble que s’en prendre à l’État, pour un Français, c’est s’en prendre à la Nation du même coup.

2 – Sans entrer dans un long développement philosophique sur la nature de l’État, je me contentai d’en exprimer les objets, les sources de sa légitimité et les justifications de son existence. D’une manière générale, l’État est censé défendre des intérêts. Dans une conception marxiste, l’État est fondé pour défendre les intérêts de la classe dirigeante. Dans une conception nationale, l’État doit défendre les intérêts du peuple, ou des populations, ou des individus qui le composent, qu’il a l’honneur de présider. Par « défendre les intérêts », il faut entendre « garantir la survie et promouvoir la puissance ». Dans une conception hobbesienne, l’État trouve sa légitimité par la concorde civile, par la paix, qu’il établit dans la société, notamment en introduisant parmi les hommes l’ordre et la justice. En résumé, l’État trouve la justification de son existence dans la défense des intérêts du peuple qu’il permet, et dans la concorde civile qu’il assure.

3 – Le problème actuel, c’est que l’État (pour ne parler que du cas Français) a, absolument et systématiquement, inversé tous ses objets originels. Par voie de conséquence, il est désormais possible de s’interroger sur sa légitimité.

Je n’écrirai pas ici tous les reproches qu’il est possible d’émettre à l’État actuel. Ils sont connus : infantilisation du citoyen, désarmement moral et spirituel, fiscalité impossible, inflation législative, application méthodique en vue du changement de peuple, introduction des germes de la discorde civile par la société multiculturelle mise en place, interdiction de défendre son honneur, soit individuel, soit national, bureaucratie, lourdeur, absence de projet, etc. En somme, ni le peuple, ni l’individu, ne voit ses intérêts défendus par l’État : au contraire, il les voit menacés par lui.

4 – Nous nous retrouvons donc en face d’un État à son stade zombie. Les films sur les zombies font florès aujourd’hui, or, qu’est ce qu’un zombie ? Quelque chose autrefois bien portant, désormais mort, qui avance lentement, qui est lourd, qui ne ne pense plus, et qui n’a plus d’autres projets que de se retourner contre sa propre famille, ses anciens congénères, pour les dévorer. L’État actuel est zombie. Autrefois efficient, désormais lourd, incapable de penser, de se projeter, et dont l’unique objet, même s’il est inconscient, est de chercher à dévorer son propre peuple.

5 – Face à ce constat, une critique simpliste mais qui n’en demeure pas moins pertinente : « Ce n’est pas l’État qui est en cause, c’est ceux qui le président. Pourquoi incriminer le véhicule quand il ne s’agit que de la nullité du conducteur ? ». Façon de dire, changez de président de la République et de ministres, mettez Marine Le Pen, Philippe de Villiers, votre serviteur, Napoléon ressuscité ou Dieu le père, et tout pourrait entrer dans l’ordre. Réflexion d’une banalité confondante, à laquelle il faut répondre par l’Histoire : pourquoi un État est-il à son stade zombie ? D’abord, parce qu’il est mort.

Entendu que les morphologies politiques (la Citée, l’Etat-Nation, etc.) appartiennent à l’Histoire, alors il faut les inscrire dans une temporalité. Ce ne sont pas des « objets » absolus et éternels. Ils ont une jeunesse, un âge mur et une mort. L’Histoire montre des milliers de fois où des personnes de bon sens et de hautes capacités prirent le pouvoir à des moments où leurs empires étaient déjà moribonds. Ils parvinrent parfois à retarder l’échéance, mais ne renversèrent jamais la fatalité.

6 – Sans aller jusque là et ne pouvant, hélas, pas entrer dans les détails, il faut convenir que la réforme de l’État, à un stade où il est aujourd’hui à un niveau de complexité très élevée, que la corruption y règne, que ses ramifications sont partout et que son idée, en général, n’est plus soutenue, se révèle être d’une difficulté sans pareille. Quiconque prendrait le pouvoir sans avoir conscience que, face à un arbre qui est prêt à mourir (si l’on veut encore croire qu’il n’est pas déjà mort), il faille élaguer au maximum pour le voir refleurir, ne parviendrait pas à le diriger. Les nouvelles Lois qu’il ferait, les nouveaux règlements qu’il établirait, viendraient tous s’ajouter aux anciens et, tombant dans le tonneau des danaïdes, il en résulterait encore plus de lourdeur, d’incompréhensions et de complexité. A la tête d’un État zombie, pour le soigner, le diriger, il faut recourir au sécateur.

7 – Quoiqu’il en soit, ni vous, ni moi, n’avons le pouvoir, et nos amis qui espèrent un jour le prendre, n’en sont pas assurés. En attendant donc cette heureuse probabilité, si l’on souscrit à l’idée de l’Etat-zombie, il faut agir avec l’État comme on agirait en face d’un vrai zombie : il ne nous reste qu’à nous éloigner de lui, ou de lui tirer dans la tête.

L’obligation de penser le monde qui vient

Que l’on s’arrête un temps sur la politique française : on n’y trouvera que de la com. Les choses qui encore se font, se font, à la limite, à l’échelon local – à l’échelon, dirons-nous, communautaire. Pour le reste, c’est à dire au niveau national, il n’y a qu’une stricte application des élans de l’époque, laquelle obéit à une décomposition progressive de tous les acquis des siècles. Le Parti Socialiste au pouvoir, à la suite de l’UMP, détricote les fondamentaux de la France que nos grands-parents et parents ont connu : éducation, symboles, fonction publique, identité, autorité, culture, centralisation, etc. Cette politique effective de déconstruction semble être la seule possible au pouvoir, comme si elle obéissait à des impératifs qui appartiendraient à un déterminisme historique obligatoire d’intermède entre deux siècles. Quand à ceux qui briguent le pouvoir national, les Républicains et les Frontistes, leur rhétorique consiste à vouloir, justement, restaurer. Les uns et les autres veulent « restaurer l’autorité de l’Etat », « appliquer la laïcité telle qu’elle fut pensée en 1905 », « retrouver notre souveraineté nationale », « revenir à l’assimilation », quand il ne s’agit pas de « retrouver notre monnaie nationale » etc. Or, la politique des « re » est pure tautologie d’une nostalgie qui trouve, bien sûr, ses clients et ses électeurs en démocratie. Mais en fin de compte, il ne s’agit que de « com », car s’il peut être pratique de s’adresser à la foule des inquiets qui abondent toujours en périodes historiques  intermédiaires, et de s’adresser à eux à travers une redondance d’appels au passé, il n’en demeure pas moins qu’aucune politique pérenne ne peut se fonder exclusivement sur des « re ». Les exemples historiques – de Sylla, qui voulut refaire la Rome républicaine et aristocratique, à De Gaulle, qui voulut restaurer la France – montrent toujours que ces intentions ne peuvent être que passagères, et que les civilisations, comme les nations et comme les siècles, obéissent toujours à la maxime d’Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Or, l’Histoire est le fleuve par excellence.

Résumons :

1 – Nous vivons une période historique intermédiaire qui bientôt va finir, raison pour laquelle la déconstruction des fondamentaux de la France (déconstruction qui, en vérité, a déjà commencé il y a 1 ou 2 siècles) s’accélère particulièrement en ce moment.

2 – Nous entrons progressivement dans un nouveau siècle, avec ses propres conditions, temporalités, impératifs et nécessités.

3 – Les hommes politiques au pouvoir ne font qu’accompagner, consciemment ou non, cette décomposition du temps passé. Quant à ceux qui n’y sont pas, ils ne font qu’appeler à sa restauration qui jamais ne viendra, ou, au mieux, que pour un temps très court, comme les derniers soubresauts d’un mourant.

4 – Les intellectuels actuels n’ont comme seul objet de pensée la destruction du monde qu’ils connaissaient. C’est pourquoi le monde de l’intelligence passe tout entier « à droite », parce qu’il s’aperçoit du carnage et du changement mais se contente, comme les politiques, à le pleurer.

5 – La nécessité pour les intellectuels et les politiques d’aujourd’hui est plutôt de penser le monde de demain pour y projeter des volontés. Finis les « re » : il faut vouloir dans les nouvelles conditions possibles qui se mettent en place petit à petit.

J’imagine que tout ceci est très dur à avaler, car cela fait fi de nos affects et de notre tendresse pour un monde qu’il y a peu nous touchions encore. Pourtant, si l’on veut échapper au règne de la com et/ou de l’impuissance politique, il nous faudra faire le deuil d’un certain nombre de choses pour penser les meilleurs solutions afin d’en préserver d’autres.

J’ajoute qu’il ne s’agit pas là d’un fatalisme pessimiste ; au contraire : plutôt que de perdre son temps dans des combats perdus, une envie impérieuse d’affronter le monde qui vient.

A quoi peut encore servir la politique ?

Réflexion sur le temps présent, c’est à dire du temps qui presse.

Dans la période que nous vivons, je tiens que la politique, entendu au sens d’une force qui réglementerait nos vies individuelles, n’a non seulement plus de pertinence, mais surtout plus d’objet.

D’abord, d’un point de vue historique, les formes politiques que nous connaissions sont au stade de l’agonie. Il est possible de se battre pour maintenir en état les choses, mais ce faisant, nous ne faisons que gagner du temps ; nous ne pouvons inverser le processus.

L’Etat pourrait contraindre les hommes à « vivre-ensemble », les enfermer de force dans la circonscription nationale,  mettre le paquet dans l’Education pour former des Français pensant, sentant, s’exprimant tel un Gaulliste des années 60 ou un hussard noir des années 1900, que tout cela serait vain, nécessairement emporté par les flots des évolutions historiques, du monde en marche, du temps qui coule et qui bouleverse.

Pour s’en convaincre, il faudrait un livre entier d’arguments, et celui-ci arrivera, mais en attendant, il suffit aussi de regarder autour de soi, et, peut-être, de connaître un peu l’Histoire. Dans celle-ci, il n’y a point de schéma idéal et figé comme tel. Tout se transforme en permanence, selon des logiques connues. La vérité d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui. Il faut agir et penser selon les forces en présence et les potentiels possibles ; il faut, en un mot, se contextualiser, seul droit, finalement, à la pertinence.

J’aime l’exemple des Empereurs romains du bas-Empire. Contrairement aux idées reçues, ils ne furent point des décadents. Au contraire, la valeur d’un Marc-Aurèle, d’un Julien, d’un Septime Sévère, Claude II, Probus, Aurélien, Valentinien, Théodose, Dioclétien ou d’un Constantin, est d’un rare mérite. Ce sont des hommes d’Etat et des soldats hors pairs, peut-être supérieurs à des Auguste ou des Césars. Pourtant, ils combattaient et régentaient dans le vent. Par leur puissance et leur énergie, ils parvinrent à ralentir la mort d’un corps politique qui pourtant l’était déjà, l’Empire.

De Gaulle, le dernier des grands Français, avait tout compris. Dans les Chênes qu’on abat, dialogues avec Malraux, il reconnaît qu’il aura écrit la dernière page de l’Histoire de France, et il sait que ce qui n’est qu’une morphologie politique parmi tant d’autres, la France, était vouée à se transformer considérablement, comme l’Empire Romain du Ve siècle commença lui-même  à se transformer pour voir apparaître de nouvelles formes politiques, et, en quelque sorte, une nouvelle Histoire.

Désormais, à quoi sert donc la politique, si elle n’est plus qu’un théâtre d’ombres jouant au  pouvoir et rêvant à des restaurations impossibles ? Plus grand’chose, assurément. Toutefois, la politique a encore un rôle à jouer.

Si elle ne cherche qu’à retarder, qu’à restaurer, alors elle échouera, et le temps qu’elle fera perdre aux hommes sera catastrophique.  Mais elle peut envisager un autre objet : permettre l’accouchement du monde en germes en protégeant dans le chérubin ce qu’il y a de plus utile. Pour y parvenir, sa dignité sera de se retirer au maximum.

Les Européens, et parmi eux les Français, crèvent de déresponsabilisation. Quand leur corps politique était encore vivant et vivace, ils jetaient leurs yeux au Ciel et voyait l’Etat, qui les embrassait dans une puissance commune ; il les protégeait, et les projetait. Aujourd’hui, quand leur corps politique n’est plus qu’une fiction, et qu’ils n’ont plus par conséquent qu’une fiction d’Etat, ils persistent à jeter leur yeux au Ciel mais ne voient plus rien. Le Salut par la politique n’est plus ; mais, misérables qu’ils sont, il attendent, à cause d’une trop longue habitude, les genoux à terre et les mains suppliantes. D’où les angoisses actuelles, la turbidité, la nervosité qu’aucune force ne semble pouvoir épancher.

C’est que la politique s’occupe encore trop d’eux. Elle n’a plus la force du père, mais elle a gardé celle de la mère. Elle n’est plus qu’une assistante sociale qui doit « s’occuper de leurs problèmes », « écouter leurs préoccupations », « leur trouver du travail », « bien les soigner », et au final, bien les dorloter. Les hommes et les femmes de notre personnel politique ont pris le pli de cet état de fait ; celui qui gagnera l’élection sera celui qui rassurera le plus, comme s’il s’agissait d’un concours de la meilleure maman.

Le véritable intérêt de la politique serait de réparer cette situation, et non pas d’y souscrire. Il faudrait que la politique reflue d’elle-même, qu’elle arrête de s’occuper des hommes.  Que la politique cesse de se préoccuper de l’éducation des enfants, qu’elle arrête de maintenir des foules entières dans l’assistanat,  qu’elle ne se mêle plus de morale (démocratisme, droits-de-l-hommisme, vivre-ensemble etc.), qu’elle oblige même les individus à s’intéresser eux-mêmes à leur sécurité, et en quelques décennies seulement, les hommes, les citoyens, accoucheraient du monde nouveau, avec ses nouvelles formes d’organisation, ses nouvelles élites, ses sanctuaires, sa nouvelle morale et ses nouveaux desseins.

Laissez une province tranquille. Ne lui faites plus la morale. Ne l’assistez plus. Obligez là à se prendre en main. En somme, mettez Paris sous cloche de verre. Revenez quelques années plus tard : vous trouverez là des hommes qui s’en seront sortis, qui auront renouvelé leurs élites,  qui se seront organisés de telles façons qu’ils auront d’eux-mêmes chassés les perturbateurs ou les inutiles, qui auront trouvé comment avoir un intérêt économique dans la mondialisation et auront revivifié leur culture populaire et traditionnelle, etc. Ou alors, cette province sera morte, vidée de ses meilleurs habitants, et dans ce cas, c’est qu’elle vivait sous perfusion et qu’elle devait, historiquement, crever. Et à ce compte là tout est bien.

Revenez ensuite encore quelques décénnies plus tard, et observez un nouvel Etat regénéré qui  se fera fort de concentrer ces provinces et leurs nouvelles organisations dans une volonté commune. De là, il pourra s’appuyer sur des forces renouvellées et donc briller. Puis, quelques siècles plus tard, il dégénerera, et ainsi de suite. l’Histoire est fabuleuse.

De toutes façons, c’est exactement ce qu’il se passe actuellement. La politique n’a plus de volonté, car elle n’a plus de force ; elle n’est que velléitaire. Sa nature de père est morte avec De Gaulle, sa nature de mère n’en a plus pour très longtemps. Le seul souci, c’est qu’en ne le voyant pas, cette transition risque de se faire dans l’anarchie la plus complète, tandis qu’un homme politique avisé pourrait accompagner cette transition en sauvant au maximum ce qui pourrait l’être.

Les hommes ont besoin de liberté et de responsabilité. Par là, ils arrêteraient de courir après de chimères, et, se prenant en mains, ils s’organiseraient comme ils doivent s’organiser naturellement, car telle est leur nature. Il ne faut pas brider la nature et ce qu’elle porte en elle, il faut, au contraire, lui permettre d’accoucher en douceur.  Voici ce que serait encore, en ce début de millénaire, l’honneur de la politique.

Lettre ouverte à Michel Onfray

Cher Michel,

D’abord, Michel, permets moi d’être franchement familier. C’est qu’on a quelques amis en commun, et c’est surtout que tu fais, somme toute, un peu parti de ma famille. Voilà des années et des années que tes livres traînent sur la table du salon de mon père. Je crois les avoir tous vu passer, au moins depuis La politique du rebelle. Je ne compte pas les fois où l’on parla de toi au repas ; moi t’enfonçant, mon père te défendant, toi dont le parcours ressemble au sien, comme il ressemble à tant d’hommes de ta génération (ce qui explique une partie de ton succès). Jeune provincial éduqué à l’ancienne chez les bonnes sœurs et jeté d’un coup, à l’âge d’homme, dans le post-modernisme et ses valeurs hédonistes : un grand classique, presque un poncif générationnel. Tu me pardonneras donc, j’espère, le tutoiement et les quelques grossièretés qui vont suivre.

Michel, je t’ai longtemps pris pour un con. Un vrai con, comme les autres. Un petit moderne qui se piquait de penser. Un gros gauchiste de plus de l’intelligentsia médiatique. Un béat de 68, un progressiste, un athée militant, un droit-de-l-hommiste content de lui, un libéral-sociétal qui faisait encore des caprices de gosses pour obtenir, toujours, plus de droits. Liberté. Fraternité. Amour. Tolérance. Gentils immigrés. Méchants capitalistes. Et prout-prout.

Puis tu as évolué. Ça m’a un peu surpris, mais, très vite, j’ai été plutôt surpris de ma propre surprise, car j’aurais du deviner. Un nietzschéen obligé de frayer avec le Paris mondain, ça ne peut donner qu’un réactionnaire. Un jour ou l’autre, ça devait arriver. J’aurais du y penser. Du coup, je t’ai même rendu hommage sur mon blog (http://www.rochedy.fr/2015/04/michel-onfray-encore-un-effort.html). Je louais tes changements soudains de points de vue. Non seulement tu t’en prenais à ce monde décadent (je me permets le mot car tu te le permets toi-même en ce moment), mais en plus tu te payais le luxe de découvrir la pensée de la Tradition : l’immanence de la terre (avec un T majuscule ou minuscule), les valeurs archaïques de l’honneur, de la parole, de la droiture, de la force, etc. Tu découvrais même la pensée des cycles contre celle du progrès ! Quel progrès ! Je ne pouvais qu’applaudir. Bravo Michel. Rien à dire. Pour moi, tu n’étais plus un con.

Le problème Michel, c’est que tu as beau être sorti de la catégorie des cons, tu es entré dans celle des salauds. Finalement, c’est peut-être pire.

Avant de te dire pourquoi, autorise moi juste une petite remarque, gratuite et méchante. Elle n’est pas un peu tardive ton évolution ? Coucou Michel ! J’écoutais dernièrement, pour le plaisir, une émission d’une heure qui t’était consacrée en 1997. L’horreur absolue. En face de Finkielkraut, qui était ton interlocuteur et qui avait déjà pris pas mal de temps d’avance intellectuel sur toi, tu défendais encore toutes les libertés possibles et inimaginables, tu parlais du devoir des européens à accueillir le plus d’immigrés possibles, tu parlais des bienfaits de 68, notamment de la destruction du principe d’autorité, en particulier à l’école, et tu continuais Michel, tu chantais les lendemains égalitaires, tu bavais de sentiments moraux, tu pleurnichais comme les autres. C’était en 97 et c’était à gerber ! Tu étais encore un jeune gauchiste ! Et tu le fus longtemps. Et maintenant ? Eh ben Michel ! Oh, comme c’est étrange, maintenant tu pestes contre la médiocrité des politiques, de l’éducation nationale et de la culture, maintenant tu annonces que notre civilisation européenne est morte et qu’elle risque de se faire submerger par des méchants islamistes. Coucou Michel ! Réveil matin ! 2015, tu découvres que tes anciennes idées ont produit le monde de merde que tu vomis désormais. Dring dring ! Trente ans de retard. Rendez-vous loupé avec l’Histoire. 

Pareil pour ta philosophie dans ton dernier livre Cosmos Michel ! Là c’est grave quand même. Toi qui a commencé à réfléchir avec Nietzsche, voilà que quarante ans après tu retournes à lui. Tu redécouvres la métaphysique nietzschéenne de l’immanence. Moi, je l’ai lu à 15 ans et j’y suis resté. Toi, tu as erré pendant quarante ans pour t’apercevoir qu’enfin, c’était lui qui avait raison. Coucou Michel ! Quand au reste de Cosmos (très bon), bah Michel, c’est juste la philosophie des penseurs de la nouvelle droite, avec seulement quelques chichis et quelques prodomos que tu as encore besoin d’ajouter. Franchement Michel, tu as perdu un temps fou.

Tu pourrais m’objecter, comme on dit, vaut mieux tard que jamais. C’est vrai. Mais bon, en fait, on pourrait presque croire que tu es surtout un bon filou. Tu es toujours à la mode en quelque sorte. C’est habile. Quand la pensée à la mode était la pensée libérale (au sens américain, en Français : gauchiste), tu en étais un magnifique représentant. Maintenant que ça a basculé, maintenant que la société est devenue pessimiste et que ce sont plutôt les Zemmour qui cartonnent en librairie, tu te découvres réactionnaire. Habile ! Tu as raison en fait : en matière mondaine, littéraire et politique, rien ne sert d’avoir raison avant tout le monde, il faut avoir raison à temps. Même si c’est un peu tard.

Mais cela dit, je me plante quand je dis que tu es devenu réactionnaire. Le mot est mal choisi pour toi, car un réactionnaire, par définition, ça veut réagir. D’ailleurs, le problème vient de là, et c’est ce qui fait que tu es un vrai salaud.

Je te raconte juste une petite histoire avant de m’expliquer :

Dans ma petite vie, j’ai eu la chance d’avoir, comme tout le monde, des milliers de discussions. Des amis, des collègues de travail, des inconnus en soirée, la famille. Autour d’un verre, d’un café, ou juste dans la rue. Armé de mes idées et tandis qu’on s’aventurait à parler politique ou histoire, j’en ai convaincu plus d’un à propos du caractère profondément médiocre de notre post-modernité. Aujourd’hui, tu me diras, ce n’est pas bien difficile, mais pardonne moi quand même cet orgueil : je crois avoir fait plusieurs fois des noeux à la tête de bons petits gauchistes, ou simplement des indifférents, qui pensaient encore être nés à une époque formidable, joyeuse et pleine de vie. J’ai introduit le pessimisme dans leur petite tête gonflée de la vanité du présent. Mais souvent, alors que je voyais la bête enfin s’incliner et opiner du chef face à mes arguments, j’ai vu ce qu’il y a de pire au monde et ce à quoi je ne m’attendais pas : j’ai vu le fatalisme. Moi, tu comprends, quand je dis que nous vivons une époque de merde, c’est pour tout faire pour en changer. Au lieu de cela, j’ai vu des dizaines et des dizaines de personnes (et des jeunes notamment…), une fois d’accord avec mes sentences sur le temps présent, terminer la conversation par des réflexions du genre « puisque c’est comme ça je ne ferai pas d’enfants », « bah, on va mourir donc c’est pas grave », « tant pis quoi ». Horreur et damnation. Moi qui pensais toucher leurs cordes de la révolte, voilà qu’elles n’émettaient plus aucun son. Je crois que je préférais encore quand ils n’étaient que de simples béats un peu idiots. En fin de compte, je regrettais qu’ils voient clair.

Cette histoire terminée, je peux te dire pourquoi tu es en vérité un beau salaud. J’ai vu ta conférence à Nice, datée du 3 juin 2015. Je t’ai vu débiter, avec plaisir, les vérités sur la dégénérescence de notre civilisation. Puis tu as commis (par trois fois !) le pire des péchés contre la vie Michel, celui-là même contre lequel notre maître commun, Nietzsche, nous mettait en garde. Tu as dit, expliqué, justifié, qu’il ne fallait plus faire d’enfants. Tu as même fait applaudir toute la salle sur cette idée (et des femmes ! Je répète : des femmes !!). La civilisation européenne était morte, elle allait sans doute se faire remplacer, et il ne restait plus qu’à aller s’enfermer dans le jardin d’Epicure. Salaud. Triple salaud. Tu professes pendant quarante ans les idées qui ont conduit à cette déchéance, puis un matin tu te réveilles et continues à vendre des livres en disant que finalement tout ça sent la catastrophe, puis tu déclares que tout est foutu et qu’il ne faut même plus se battre ni faire d’enfants. Tombée de rideau. Boucle nihiliste. Salopard de première.

Michel, je te crois si intelligent que je ne te crois pas capable de ne pas voir le profond nihilisme dont tu fais état, et je te crois assez nietzschéen pour savoir que ce nihilisme est l’horreur absolue. Tu le sais Michel, la volonté du néant (consciente ou non) est à laisser aux autres, aux esclaves, aux êtres du ressentiment, ceux-là même que tu as souvent pourfendu dans tes livres. Alors pourquoi, Michel ?

On me dit que tu as voulu des enfants mais que tu ne pus en faire avec ta femme, malade et morte jeune. Je respecte profondément – je n’ai rien à dire. Mais Michel, toi le nietzschéen, je sais que tu sais qu’en vérité toutes nos pensées ne sont que des symptômes de notre propre vie, et, surtout, des tentatives de justifications de soi. Ça, je le sais, et tu le sais aussi (puisqu’à la suite de Nietzsche, tu l’as toi même écrit). Mais Michel, si tu le sais aussi bien, tu dois savoir que les grandes âmes parviennent également à réfléchir, de temps en temps, contre elles-mêmes (ci-contre disait Nietzsche). Penser contre soi. Ta vie n’est donc pas une excuse Michel. A dire qu’il ne faut plus faire d’enfants, tu ressembles à quelques uns de ces anachorètes des pires sectes chrétiennes d’antan, pleines de ressentiment et de haine contre la vie, tout ce que tu abhorres, tout ce contre quoi tu es censé t’ériger.

Voilà mon cher Michel. J’ai appris, compte tenu de tes évolutions, à être patient avec toi. Échappé du camp des cons, essaye de ne pas entrer dans celui des pires salauds, car entre un homme qui croit, même à de mauvaises choses, et un autre qui ne croit plus en rien, je pense que je préfère encore le premier. Et le pire, c’est que je suis sûr que toi aussi.

Bien à toi,

Le crépuscule, l’Islam et Houellebecq

Voilà longtemps que je n’ai pas publié sur ce blog. Le temps me manquait, mais je vais reprendre la parole peu à peu. En tout. C’est prévu, et ça arrive.

En attendant plus lourd, je romps le silence pour évoquer un peu le roman de Michel Houellebecq, « Soumission ». Traitant des sujets d’actualités aussi brûlants que l’Islam et la France, l’opportunité est on ne peut plus parfaite.

D’abord, je tiens à dire que tous les journaleuses, critiques mes couilles, littérateurs au bon cœur et hommelettes politiques, qui ont classé et catalogué ce roman dans la catégorie des rances et des zemmour sous prétexte « d’islamophobie », n’ont tout simplement pas lu le livre ou sont tellement bornés qu’ils ne parviennent même plus à comprendre ce qu’ils lisent. « Soumission » n’a rien d’islamophobe : au contraire, un homme, un véritable, a presque envie de se convertir à l’Islam à l’issu de sa lecture. Et c’est d’ailleurs là tout le problème.

Ce qui est visé dans « Soumission », c’est la France, c’est la République, et c’est même, d’une certaine façon, le christianisme. C’est l’âme européenne moderne (ou occidentale, pour ceux qui ne savent pas ce que ça veut dire, « européen ») qui est une nouvelle fois la cible de Michel Houellebecq, sans doute l’un des écrivains français les plus intelligents, ou en tous cas, à défaut d’être styliste, un des plus pertinents. « Soumission » retrouve le souffle, ou plutôt, justement, l’absence de souffle, de ses premiers romans, « Extension » et « Les particules », dans leur sévère et implacable critique de la modernité occidentale, de son épuisement déprimant, de son absence de perspectives, de son impossibilité d’être collée à un corps métaphysique vide et insignifiant. L’amour, le rapport homme/femme, la politique, l’économie, la culture, le spirituel : tout semble agonisant et insupportable en Occident, tout semble promis à la mort, tout semble bloqué, en un mot : impossible. Houellebecq est le grand écrivain de la description de notre décadence. Il restera pour cela, mais sa tâche, depuis « Les particules », est aussi de tenter de trouver une voie possible, une possibilité d’avenir, un chemin pour nous sortir de cette impossibilité et de cette dépression occidentales. On le sait, dans « Les particules », l’homme moderne finissait par résoudre les contradictions de la modernité et son invivable épuisement dans un horizon biotechnique qui voyait la génétique modifier à ce point les êtres humains que ceux-ci devenaient autre chose, afin de pouvoir continuer, un peu, à être. Dans « Soumission », l’homme moderne d’Occident, pour s’en sortir, ne va pas devenir autre chose, il va devenir l’Autre, en l’occurence, musulman : ce qu’il n’a jamais été et ce contre quoi il s’est longtemps battu. Mais ce faisant, il retrouvera un chemin, il retrouvera la vie, le sens du sacré, un rapport aux femmes à nouveau signifiant, des perspectives politiques, un monde entier dans lequel se projeter, lui qui, jusque là, incroyant en tout, clignait des yeux et tournait en rond.

En réalité, Houellebecq défonce tous les modernistes et déconstructeurs soixante-huitards convertis à la civilisation libérale dont a parlé Zemmour dans son « Suicide Français ». Il les défonce, montrant leur nullité et leur nature profondément nihiliste, mais les défonce à la Houellebecq, c’est à dire sans passion, sans aucune tentative de révolte, actant la mort et la puanteur et ne songeant pas une seconde à une possible résurrection. Pour cette raison, la lecture de Houellebecq, pour des mecs comme moi (c’est à dire de droite, ou, pour les gauchistes, « fachoos »), est tout à la fois réjouissante et profondément déprimante. Elle valide tout ce que l’on pense de cette civilisation pourrie par toutes les « bonnes âmes » modernistes, progressistes, libérales, démocrates (au sens de Tocqueville), humanistes (au sens de Kundera) et tchandalas gauchisants, mais elle nous dit aussi que nous ne pouvons rien n’y faire, que la gangrène a pris, que les métastases sont partout, qu’on ne guérira plus jamais. Aucun retour en arrière n’est possible, et nous les vivants, nous les traditionalistes, nous les hommes, sommes désormais trop peu nombreux pour revivifier le corps social de nos vieilles patries. Le christianisme, le nationalisme, notre identité, nos traditions, ont épuisé leur antique puissance. Adieu la beauté, l’amour, l’honneur, la force, la passion, la grandeur. Adieu, l’Europe.

Avec Houellebecq, on sait à qui envoyer la facture. Mais qui va payer ? Qui, puisque nous ne pouvons plus le faire par nous mêmes, peut nous « sauver » ? Dans « Soumission » on l’aura compris, ce sont les musulmans. Eux ont gardé encore un peu de sève. Un peu de vie. Ils peuvent redonner à nos société une colonne vertébrale, redonner à l’homme et à la femme un rôle qui les dépasse, nous rendre le sens de Dieu et de l’existence, nous donner un nouvel horizon politique (un empire romain méditerranéen), etc. Le palimpseste du livre de Houellebecq, ce qui est écrit entre les lignes, c’est que les musulmans peuvent faire revivre l’Europe et remplir à nouveau notre regard.

Le drame, c’est qu’il n’a sans doute pas tort. Mais cela soulève tout de même un sérieux problème : les musulmans peuvent faire revivre l’Europe, peut-être, mais uniquement en la biaisant totalement. Faut-elle qu’elle se soumette à ce qui n’est pas elle pour vivre encore un peu ? Voilà qui se conçoit, mais qui n’est franchement pas acceptable.

Que cela soit acceptable ou non, Houellebecq s’en fout complètement, et il a raison de s’en foutre, lui qui n’est un « locataire », qu’un observateur « irresponsable », selon ses propres mots. Mais nous ? Nous, nous sommes destinés à tout faire pour tenter de redonner un sens à ce que nous sommes, par nous et pour nous. Je sais qu’on crèvera à le tenter, et je ne sais si nous y parviendrons. Il n’empêche : l’honneur nous y oblige. Et après, après ! ma foi, si nous n’y arriverons pas, l’après sera de toute façon pour les autres, pour les flammes de l’enfer ou pour l’islam, ou pour les chinois, ou pour les lianes de la jungle, qu’importe.

Qu’importe après tout.

Quoiqu’il en soit, l’après nous sera de toute façon moins beau et moins noble.

Le visage d’Eric Zemmour

Il faut regarder le visage d’Eric Zemmour de ces derniers jours pour comprendre que quelque chose s’est passé. Que quelque chose est passé. Sur lui, et aussi, par lui. Je me rappelle son visage lors de ses premières années en tant que star médiatique : Zemmour parvenait, en toutes circonstances, à conserver son air bon enfant, ses yeux rieurs et complices, y compris avec d’infâmes invités à qui il venait juste d’assener deux ou trois vérités. Zemmour, c’était le gentil mec, le sympathique, le seul qui pouvait faire rimer réactionnaire avec débonnaire, celui qui n’était pas d’accord avec la guimauve de la pensée télévisuelle, mais qui terminait toujours en riant, comme si, au final, tout cela n’était pas si grave. On a beaucoup glosé sur la judéité de Zemmour qui seule, semblait-il, le protégeait dans l’espace médiatique, compte tenu de tout ce qu’il pouvait y dire. On a beaucoup entendu que si Zemmour avait été un catholique blond aux yeux bleus d’un mètre quatre vingt, il eut été catalogué comme « nazi » et aussitôt exclu du PAF. Je crois que l’essentiel n’était pas là ; sa longévité, il la tenait plutôt de son côté accommodant, de son air bienveillant : il la tenait de son visage souriant. N’importe quel personnage issu de son école de pensée (gaullo-bonapartiste, en somme : patriote), en face d’un BHL ou d’un Edwy Plenel, à l’écoute des mensonges des uns ou des naïvetés des autres, eut fini par sévèrement froncer les sourcils, par hausser la ton, par croiser les bras ou au contraire les déplier pour atteindre le nez de ceux d’en face. Pas Zemmour. Depuis 2003 qu’on le voit à la télévision jusqu’à aujourd’hui, jamais il ne fut grave, ou très rarement. On obtient tout avec une arme à la main disait Al Capone ; à la télévision, on obtient tout avec un sourire plaisant. Zemmour s’est battu des années contre la pensée moderne avec la meilleure des armes modernes, une arme féminine qui plus est : la gentillesse. Grâce à elle, il est passé par toutes les mailles du filet, on l’a gardé, on l’a fait intervenir, on ne l’a pas vu venir, et au final, il les a tous battus. La société a changé, la gauche morale s’est écroulée – quelque chose s’est passé – Zemmour a triomphé chez les téléspectateurs. Et c’est alors que quelque chose s’est aussi passé sur le visage d’Eric Zemmour. Je le regarde depuis plus d’une semaine, tandis qu’il écume les plateaux télé pour la promotion de son livre Le suicide Français. Son visage s’est durci subitement, il ne sourit plus, ou moins, et il affronte avec une gravité nouvelle les attaques de tous les prêtres médiatiques qui sentent bien que c’est encore par aménité que Zemmour a parlé de suicide plutôt que de meurtre, sans quoi ils eussent tous été sur le banc des accusés. Le visage d’Eric Zemmour s’est transformé. Il parle désormais sans légèreté de la mort de ce qu’il aime passionnément, la France, son pays, son enfance, et ses rêves de maréchaux napoléoniens éclaboussant de gloire la grande nation. Il sait que tout cela est mort et n’a plus envie de le dire en riant pour faire plaisir aux Ruquier ou aux Domenach. Il parle désormais d’autorité, car il sait que les Français – je veux dire : ceux qu’il reste – sont avec lui et partagent, sinon ses vues, au moins son désarroi. Zemmour n’a plus à jouer désormais, il est devenu grave, plus sombre, plus solennel ; médiatiquement, il n’a plus de visage bon enfant ; c’est un homme maintenant. D’une certaine manière, ce visage est l’heuristique de l’époque dans laquelle nous sommes entrés, car le temps de la dérision est passé, révolu par la réalité dure et violente ; le tragique reprend peu à peu ses droits sur l’Histoire et le temps des hommes revient.

Zemmour, sans conteste, en est un.