Réflexion sur la disparition de la droite

L’élection présidentielle française de 2017 n’aura pas connu de candidats de droite. Aucun. Entre les petits candidats et les deux gros représentants de l’aile droite de l’électorat – respectivement Les Républicains et Front National – il n’y eut personne pour incarner et revendiquer une filiation intellectuelle à proprement parler de droite. Dans les élections précédentes, Nicolas Sarkozy, bien aidé par des stratèges cultivés comme Patrick Buisson, parvint à faire illusion. Il fit campagne à droite et gouverna ensuite comme les autres. Mais dans celle de 2017, nous eûmes un représentant classique de l’orléanisme qui n’hésita pas à se revendiquer régulièrement, lui aussi, du progressisme, et une candidate populiste qui passa le plus clair de son temps à chasser sur les terres de gauche par le biais d’un souverainisme intégral qui, lui aussi, osa se revendiquer du progressisme. Ces deux représentants abâtardis de la droite perdirent lamentablement cette élection, laissant les clefs du vieux pays de France au successeur de François Hollande le socialiste, parfait représentant assumé du progressisme libéral de gauche. Aujourd’hui, la droite est en morceaux. Elle le serait à moins. Dès lors, tous les refrains scandés sont des variations d’un même thème : celui de la refondation. Comment refonder la droite ? Sur quelles idées ? Sous quelle forme ?

Déjà s’opposent les tendances. Dans la droite républicaine d’abord, beaucoup, subjugués par Emmanuel Macron, souhaiteraient entrer encore plus avant dans la « modernité », entendu au sens que lui donnent les représentants du camp d’en face. Dans la droite populiste, ou « extrême-droite », comme on l’appelle toujours, beaucoup aimeraient se muer encore plus davantage en un grand mouvement « ni droite-ni gauche », exclusivement représentant des classes populaire contre un « bloc bourgeois » composé « d’élites mondialisés » ou « égoïstes». En somme, la tendance des deux grands partis en exercice n’est en aucun cas un retour aux fondamentaux de droite, tant dans le fond que dans le style.

Pourquoi cette défiance des représentants politiques pour la droite ? Pourquoi celle-ci, dont la chance est de reposer pourtant sur un corpus doctrinal solide, des centaines d’auteurs prestigieux et une philosophie pertinente pour l’époque, ne parvient t’elle pas à s’incarner, à se représenter dans un mouvement politique ? Pour comprendre ce curieux phénomène, il est de surcroit impossible d’invoquer « l’esprit du temps », car celui-ci prête partout son flanc à la droite, ou du moins à ce qu’elle représente. Insécurité, terrorisme, crise identitaire, perte du sens, déchirement du lien social, désastre scolaire, enlaidissement du monde, recul de l’autorité, économies en berne, retour de la realpolitik à l’international : autant de gros titres quotidiens dans nos journaux qui appelleraient naturellement la réponse d’une droite solide et assumée. N’ayant plus gouverné depuis, au moins, le Général De Gaulle, elle n’est pour rien dans les désordres du monde actuel : dès lors, ses messages, sa praxis et ses idées seraient considérablement légitimes. Or, il n’en est rien.

La faute à quoi, alors ? Plusieurs explications s’offrent à nous.

D’abord, l’inculture de nos hommes politiques. Ceux-ci n’ont plus l’épaisseur intellectuelle d’autrefois. A cause du système scolaire, de l’air du temps et d’une certaine paresse, la maîtrise des humanités n’est plus la condition préalable à tout engagement politique. La communication seule sélectionne le bon grain de l’Ivraie électorale. Quant au pouvoir, le vrai pouvoir, il a quitté peu à peu les assemblées et les palais élyséens pour se nicher plutôt dans les sphères de la haute finance. Dès lors, les hommes de qualité prirent souvent, hélas, le même chemin que le pouvoir fuyant. Sortis des grandes écoles, ils privilégièrent plus tendanciellement les carrières dans le privé pour ne laisser la toge qu’aux seconds couteaux.

Cette médiocrité intellectuelle et culturelle est flagrante pour qui a déambulé dans les arcanes politiques. Les hommes de droite qui se proclament et se revendiquent « de droite » sur les plateaux télé seraient bien embêtés s’ils devaient justifier, philosophiquement, leur étiquette. A leur décharge, si le déficit culturel frappe l’ensemble de la classe politique, voire l’ensemble de « la nouvelle élite » parisienne et mondiale, il frappa préalablement tout ce qui tenait lieu de « culture de droite ». Cette dernière, dans la grande liquidation culturelle française, fut sacrifiée en premier. Sacrifiée, car inutilisable.

Par ce qualificatif : « inutilisable », nous en venons à la deuxième raison de l’incroyable fébrilité des hommes politiques Français voulant rester fidèles au corpus idéologique de droite : c’est que celui-ci a été marqué du sceau du péché. On prête à Staline ce conseil à la gauche : « Accusez toujours vos adversaires de fascistes. Le temps qu’ils se justifient, vous pourrez porter de nouvelles attaques. ». Il fut mille fois suivi, et Léo Strauss, dès 1951, théorisa cette tactique malveillante avec l’invention du « Reductio Ad Hitlerum », manière de stériliser tout débat par la diabolisation de l’adversaire de droite. Par cette manière de faire et d’échanger, la gauche triompha complétement, imposant ses valeurs, ses codes, ses symboles, sa rhétorique, ses idéaux et ses chimères au débat public. La droite, elle, fut (et reste) terrorisée. Jean-Philippe Vincent, dans son livre « Qu’est ce que le conservatisme ? », ironise à ce propos : « Un homme public français qui, interrogé sur ses goûts littéraires, avouerait, par exemple, qu’il trouve le style de Sartre aussi bon que celui de Paul Bourget, que Simone de Beauvoir écrit comme le Guide Michelin et que Camus n’a pas tout à fait l’aisance de son maître Barrès commettrait un suicide médiatique. ». Multipliant les amalgames, les injonctions et les oukases, accusant toujours la droite, dès qu’elle s’essayait à quelques fidélités ou à quelques idées, d’être raciste, nationaliste, pourquoi pas antisémite, et de « faire le jeu du Front National » – donc de l’extrême-droite, donc d’Hitler – elle parvient à imposer l’idée médiatique selon laquelle « tout ce qui n’est pas de gauche est d’extrême-droite », mettant ainsi fin à tout débat politique sérieux en France. En guise de droite, seule la version orléaniste de celle-ci fut tolérée par la gauche, c’est à dire une version droitière appauvrie qui n’est, historiquement, qu’une ancienne gauche. En résumé, tant que la droite parlait d’argent et exclusivement d’argent, celle-ci pouvait être acceptée dans le débat public. Mais si celle-ci devait parler de ses valeurs, user de ses références intellectuelles, être en accord avec son style – alors, gare à elle. La voilà qui tombait immanquablement dans le camp des maudits et des pestiférés. Ce stratagème de gauche fonctionne toujours aujourd’hui, et il n’a que faire de son incohérence, de son manque de rigueur et de son absence de probité. Qu’importe pour lui de défigurer l’Histoire, oubliant volontiers que la droite qui lu Barrès et Maurras résista autant à l’envahisseur nazi (ils étaient nombreux à Londres avec le Général) que les radicaux-socialistes qui eux, en revanche, votèrent pour beaucoup les plein pouvoir au maréchal Pétain. Quel homme de droite oserait avouer avoir lu Barrès et Maurras hormis un fou suicidaire ? Moi-même, je ne m’y risquerai pas. En revanche, il est toujours de bon ton de parler de Sartre, lequel défendit toute sa vie l’URSS stalinienne, ou de lire Libération, lequel chanta les louanges des khmers rouges. Il y a des millions de victimes moins graves qu’une page acrimonieuse d’un écrivain de droite. Cela n’a aucun sens, mais c’est ainsi. Quoiqu’il en soit, il est désormais inutile de multiplier les exemples démontrant l’inanité de la reductio Ad Hitlerum de la droite dans son ensemble, car quelques signes d’espoirs – notamment dans la jeunesse – tendent à montrer que ce procédé vicieux a perdu de sa puissance. Peut-être est-il enfin le moment pour la droite de pouvoir s’assumer sans risquer d’être directement marquée du sceau du diable. Gageons que le débat intellectuel français n’en sera que vivifié.

Troisième et dernière raison de la peur de la droite d’être elle-même : sa mauvaise image dans l’opinion. Reconnaissons que celle-ci ne date pas d’hier : sous la IIIe République, un groupe de droite siégeait au Sénat sous l’appellation « gauche républicaine » par peur d’être assimilé à une dénomination problématique. La tradition bonapartiste elle-même, pourtant classée à droite par René Rémond dans son célèbre essai sur les droites françaises, a toujours répugné à se qualifier de la sorte. De Louis Napoléon Bonaparte jusqu’aux mouvement populistes actuels, en passant par le Général De Gaulle, ceux-ci préférèrent toujours se caractériser comme « patriotes », au dessus des clivages, ou « souverainistes », comme nous l’entendons aujourd’hui. Deux causes se dégagent de cette étrange pudeur. L’une appartient à la philosophie de la droite elle-même : celle-ci se conçoit comme « naturelle » quand la gauche est constructiviste. Elle doit incarner ce qui est, dans l’ensemble, et non un camp particulier. En conséquence, elle serait « la France », en l’état, prise au moment présent, avec son héritage et son essence propre, sans velléités particulières d’évolution ou de changements. La gauche seule avancerait et voudrait changer les choses. A défaut de vouloir incarner ce qui est, la gauche voulu toujours incarner ce qui sera. Ce point de vue eut des conséquences néfastes sur la vie politique de la droite, et ce depuis l’origine, car, dès lors, de l’incarnation fière et assumée de ce qui était, à l’accusation d’immobilisme permanent, il n’y eut qu’un pas. En refusant d’être un camp, une idéologie particulière, une « force qui va », pour n’être qu’une force qui conserve en embrassant la totalité présente à un moment T, la droite s’est elle-même coupée de la possibilité de se nommer elle-même. En restant fidèle à ses principes premiers, ceux, hélas, du refus de toutes marches en avant, elle a du même coup répugné à l’idée même d’un nominatif. Nous reviendrons sur ce sujet quand nous discuterons à la fois de la nature profonde et de la possibilité de la droite, mais nous serions injustes si nous n’évoquions pas aussi les résultats de la puissance idéologique de la gauche sur l’incapacité de la droite à se poser comme telle. Un élément apparait clairement dans l’inconscient régulièrement honteux de la droite : elle a longtemps incarné l’égoïsme des possédants, la défense des intérêts particuliers et l’injustice intrinsèque des puissants, tandis que la gauche, reprenant à son compte tout le vieux fond de la morale chrétienne, était, elle, du côté des exclus, des faibles, de la justice et du bien commun. La droite, face à ces accusations, qui ont profondément pénétrées les consciences, n’a jamais su réellement se défendre. Qu’importe qu’elle fût peut-être la première à penser la condition sociale à travers les légitimistes qui, de Villeneuve-Bargemont dès 1834 à Le Play avec le catholicisme social, s’en prirent avec véhémence au capitalisme qui s’installait peu à peu. Qu’importe aussi les liens historiques que la droite entretint toujours avec « le petit peuple », notamment celui des campagnes ; qu’importe aussi les différentes avancées sociales que l’on doit au Général De Gaulle par exemple : la gauche a longtemps réussi à imposer la caricature d’une droite qui serait le minable et cynique parti des héritiers et des égoïstes. Actuellement, elle parle moins à son endroit d’égoïsme que de fermeture, au monde, au progrès, à l’avenir. Et là encore, la droite ne sait pas se défendre, coupée qu’elle est de ses références intellectuelles et manquant cruellement d’imagination. Et, disons-le clairement : de compétences.

Dans ce bourbier intellectuel et politique, au milieu d’échecs électoraux, de reniements, d’injustices, de lâchetés et d’incompétences, la droite cherche désormais à se reconstruire. La « refondation » de la droite française sera le thème majeur de la vie politique des prochaines années. Les plus optimistes d’entre nous espèrent que l’état déplorable dans laquelle elle se trouve est peut-être bien la promesse d’un renouveau important. Mais, pour ce faire, il est indispensable qu’elle retrouve non pas seulement un chef, des élus ou une quelconque combinazione politique qui lui permettrait de fanfaronner dans les assemblées, mais une véritable âme, un esprit – son esprit – pour ne pas dire une philosophie inspirée par ses plus grands penseurs, ses plus belles et ses plus profondes références. Sans cela, la « recomposition », la « refondation » dont on parle, ne restera que pure forme et ne s’exprimera qu’au travers de bisbilles politicardes inutiles.

Qu’un homme de gauche n’ait ni de mémoire ni de culture : cela peut aller à son teint. Mais qu’un homme de droite soit ainsi : voilà une aporie.

De la nécessité de changer l’approche du Politique

Bases théoriques de prochaines initiatives. 

La providence a voulu que je commence la politique très jeune. Dès mes 14 ans, je commençai à m’y intéresser assidument, mais des recherches me firent dire qu’il ne fallait pas que j’entre en politique avant mes 30 ans. Pourtant, je ne suivis pas mes propres directives et, entre le militantisme à la faculté et le porte-parolat du FN durant la campagne présidentielle de 2012, je mis sérieusement mes mains dans le cambouis. A 26 ans, j’arrêtai net, afin de jeter un regard rétrospectif sur mes années d’engagement. Quelque chose ne me convenait pas. Un sentiment profond m’indiquait que la politique actuelle comportait trop de superficialité pour avoir, réellement, une incidence sur le présent et le futur. Depuis lors, je réfléchis à cette question, ayant à cœur de trouver une approche différente de la nécessité politique, car en tout, évidemment, la politique reste absolument nécessaire.

Pourquoi la politique est-elle vaine actuellement ? Parce que ses acteurs la « jouent » plus qu’ils n’en font, dans la mesure où leur approche reste bloquée selon les schémas du XIXe et du XXe siècle. Je ne prendrai qu’un exemple : celui de l’idéologie politique. Au siècle dernier, quiconque développait une idéologie particulière, pour peu qu’elle soit un tantinet pertinente, trouvait immédiatement un auditoire. N’importe quelle association ou parti politique, lorsqu’ils avaient à faire des réunions, rassemblaient des centaines d’individus prêts à s’engager, et en particulier des jeunes (lesquels sont le fer de lance des grandes actions). Aujourd’hui, il est rare de rassembler plus de quelques dizaines de jeunes dans une réunion politique type « meetings ». Cela n’intéresse plus outre mesure. Les enjeux sont ailleurs. Pire : les personnes que les manifestations politiques rassemblent écoutent souvent d’une oreille distraite, centrées, en vérité, sur leurs propres problèmes et venues uniquement épancher quelques névroses. C’est la raison pour laquelle il est fréquent de constater que les individus les plus heureux et successful ne se trouvent généralement pas dans les partis politiques, laissant souvent ceux-ci aux frustrés et aux défaillants humainement. Cette « faiblesse » du matériel humain des mouvements politiques explique parfois la nullité de la politique actuelle, celle que les citoyens déplorent fréquemment.

Si la politique n’est plus le but ultime des individus les plus qualifiés, les plus énergiques et les plus brillants, et si les idéologies, les meetings et les manifestations ne rassemblent que si peu de monde (et surtout si peu de jeunes), c’est qu’il y a une raison de l’ordre de la nouvelle configuration sociale et psychologique de ce siècle.

Face à ce constat, que disent ceux qui s’engagent encore lorsqu’ils désespèrent ou s’énervent ? Généralement, voilà leur râle : « les gens d’aujourd’hui ne pensent plus qu’à eux, ils n’en ont plus rien à faire de la France ». Cette phrase, je l’ai entendu des centaines de fois et je l’ai moi-même prononcé à de nombreuses reprises. Or, aussi vraie peut-elle être, elle ne suffit pas si elle n’est approchée que dans version négative. Un constat négatif ne sert à rien s’il ne provoque pas l’émergence d’une nouvelle proposition pour le résoudre.

Pourtant, ce constat est riche en enseignements et ouvre la voie à de nouvelles approches de la chose politique.

Au travers de cette problématique, d’où vient l’incompréhension entre les acteurs politiques et les individus ?

D’abord, de la non compréhension des nouvelles conditions sociales et psychologiques dans lesquelles se démènent les gens aujourd’hui. La vérité essentielle est que nous sommes sortis de l’ère des masses pour entrer dans celle de l’individu. Or, la politique, sa rhétorique et ses « idéologies » persistent à se formuler comme s’il existait encore des masses en face d’elle. La politique parle de la France, du peuple, des superstructures, de ce qu’il faudrait faire pour le pays, l’Europe et le monde, quand les individus n’attendent qu’une réponse à leurs interrogations et leurs problèmes individuels. Dès lors, tous ces grands discours ressemblent à de la pluie qui tomberait sur du goudron au lieu d’une terre fertile : par nature, elle ne peut rien y faire pousser.

Conséquence, ou, plutôt, parallèle, les individus ne sont plus des citoyens. Toutes formes d’engagement nécessite une structuration mentale tournée vers et pour le collectif : respect des hiérarchies, assiduité, code de l’honneur, capacité au sacrifice, empathie, sociabilité communautaire, etc. Or, ce qui s’apprenait naturellement à la famille, à l’école, à l’Eglise et à l’armée n’existe plus aujourd’hui. Dès lors, tout discours à destination de citoyens à un moment, précisément, où ils n’existent plus guère, ne peut revêtir qu’un caractère superficiel. La politique devient un passe temps, un hobby dans lequel on peut s’engager quelques années comme on s’engagerait dans une association sportive ou dans de l’évènementiel pour y « rencontrer du monde ». Le sens profond de la politique est perdu. L’ère moderne inverse la proposition connue d’Aristote : l’homme n’est plus un animal politique, il est un politique animal, c’est à dire en somme, un être dont la politique est essentiellement tournée vers et pour lui même.

Que conclure de ce constat ? Que la politique doit muer. D’un discours traditionnel aux masses, elle doit devenir un espace de développement personnel. Elle doit concentrer son périmètre sur l’individu avant de pouvoir évoquer le collectif. Attention : il ne s’agit pas d’abandonner le principe collectif, mais il s’agit d’abord, pour elle, de récréer les conditions du collectif, et donc, par voie de fait, travailler en priorité sur l’individu.

Qu’est ce que cela signifie ?

  • MACRO – La rhétorique politique doit élaborer des discours articulant mieux principe de réussite individuelle et idées globales liées au collectif.
  • MICRO – La politique doit prioriser la formation individuelle. Mieux : elle doit investir dans le développement personnel, la formation exclusivement intellectuelle ne répondant pas aux enjeux posés par la problématique moderne de l’individualisme.

PS : Ce n’est pas la première fois que changements de paradigmes et d’échelles politiques s’opèrent. Déjà à la fin de l’Empire Romain jusqu’à la fin de la féodalité, la politique passa d’un lien collectif, général et étatique à une architecture de discours et d’actes à destination individuelle ou communautaire (la noblesse, les corps constitués). Le moment « néo-féodal » dans lequel nous entrons n’est qu’un écho lointain de cette période.

En finir avec le complexe médiatique de la droite face à la gauche

Hier, la journaliste conservatrice Eugénie Bastié se fendait de quelques tweets expliquant qu’il lui était impossible de triompher dans un débat entre partisans et adversaires de la PMA, au prétexte que les « progressistes » se contentaient d’empiler les grands principes moraux (égalité, liberté, etc.) et les anathèmes en guise de rhétorique. Je me permettais de lui répondre que ce qui déterminait constamment leur victoire était simplement que la droite persistait de trembler face à ces mêmes anathèmes (toujours les mêmes : « réacs », « fachos », « extrémistes », « jeu du FN », « replié sur soi-même » etc.).

Pour préciser ma pensée, je parlerai de quelque chose que j’ai souvent remarquée dans ce genre de débats. La vérité est que les débateurs comme Bastié ou Polony (pour ne citer qu’elles, mais il y en a beaucoup d’autres) arrivent aux différents débats une main attachée dans le dos quand, en face, les gants de boxes sont déjà enfilés. Le débateur de droite (ou conservateur) veut se faire adopter par l’environnement hostile dans lequel il est plongé, et il pense pouvoir y parvenir en avançant des arguments rationnels, posés, et, croit-il, humanistes. Il aimerait par dessus tout que l’on reconnaisse son humanisme, que l’on écoute ses arguments, qu’on les soupèse, et qu’on le prenne ainsi pour un débateur tout à fait respectable. Les dissonances cognitives aidant, il estime même « que c’est là tout l’objet d’un débat : s’opposer des arguments entre personnes respectables », tout en espérant secrètement être encore invité la prochaine fois. Conséquence de cette approche tendre, honnête et naïve : les progressistes triomphent à chaque fois. Pourquoi ?

Parce qu’en face, ils ne vont pas à un « débat », ils vont à la guerre. Leur religion est déjà faite et il n’y a que des infâmes ou des hérétiques qui peuvent s’opposer à eux. L’adversaire n’est, de nature, qu’un monstre d’extrême-droite, ou flirtant avec l’extrême-droite, dont les idées sont intrinsèquement nauséabondes. Dès lors, ils peuvent avancer tels des chars d’assaut, ils peuvent caricaturer, « jeter leurs anathèmes » pour parler comme Bastié, jouant à leur faveur de la morale gaucho-humanitariste, ou libéral-progressiste, qui préside dans l’essentiel des salles de rédactions parisiennes.

Les « progressistes » peuvent se montrer zélés : ils ne seront jamais traités d’extrémistes pour cela. Mais la droite, elle, se doit de servir ses arguments dans un service en porcelaine, car si, elle, s’amusait à railler, à caricaturer, à jeter également des anathèmes et à affirmer avec force des grands principes sans se soucier du bon ton et de la convenance, alors elle deviendrait immanquablement « extrémiste » dans la minute.

Quel est donc le secret pour finir par gagner (car il faudrait peut-être y songer, un jour…) ? En avoir plus rien à faire de leurs anathèmes. Mettre aussi les gants de boxe et taper violemment, comme eux. Alors oui, au départ, il y aura une avalanche de points godwin et d’indignations larmoyantes. Mais, en y regardant bien, les accusations d’ « extrémistes » ou de « fachos » ne reposent tellement plus sur rien de rationnel et de réaliste que le public, lui, ne tombe plus dans le piège. Une insulte n’a de puissance que dans le crédit qu’on lui attribue. Le jour où tous les débateurs de droite n’auront plus peur des anathèmes et riront lorsqu’on leur les sert, la partie sera gagnée, et il y a fort à parier qu’ils finiront même par disparaître du paysage médiatique, ceux-ci ayant été démonétisés.

Des Eugénie Bastié, des Natacha Polony, et tant d’autres, sont brillantes et courageuses. Mais elles laissent toujours l’impression qu’elles s’excusent d’abord avant d’argumenter. A leur décharge (et j’en sais quelque chose, connaissant moi aussi comment le système médiatique fonctionne), adopter cette attitude est plus facile à théoriser qu’à pratiquer, car poser ses fesses sur un plateau de télévision est réellement intimidant. On ressent la lourdeur et le conformisme idéologique qui y règne. Toutefois, comme j’ai pu m’y essayer une fois ou deux, ou tel Eric Zemmour qui le fait régulièrement, avancer fièrement, ne s’excusant de rien, se moquer des adversaires et de leurs insultes, et assumer parfaitement qui nous sommes, vous procure des résultats sans commune mesure.

J’ajoute, pour finir, que quelles que soient les bonnes dispositions de ces journalistes et débateurs, ils seront toujours détestés par leurs contradicteurs. Une Eugénie Bastié pourra toujours essayer de donner des « gages » de son objectivité et de sa respectabilité, elle sera toujours à leurs yeux une petite conne réactionnaire confinant avec « l’extrême-droite ». Dans ces conditions, pourquoi ne pas, enfin, lâcher les vannes, et en finir définitivement avec ce complexe médiatique qui nous laisse toujours pantois et éternellement perdant ?

 

Carnets de déroute de la droite

Nous avons un avantage sur les militaires, nous les politiques. Et pas des moindres. Pendant que dure l’hallali, nous, nous pouvons tenir journal, alors qu’un soldat doit prendre ses jambes à son coup. Peut-être, cependant, serait-il plus sage de s’esbigner franchement à l’instar de tous bons soldats en déroute. Peut-être bien. Mais nous sommes saufs de corps : il n’y a que notre moral qui branle. Alors, écrivons. Des carnets de déroute, sans doute bien plus significatifs que tous les carnets de campagne qui pointent lors des séquences électorales.

Une déroute de qui, au juste ? De nous. Qui ça, nous ? C’est bien là le problème. Comme en une eucharistie, nous nous sentons, nous nous savons, nous nous touchons, mais nous ne nous voyons pas. D’instinct, nous disons « nous », alors que nous n’avons même pas de nom. Les patriotes peut-être ? Les souverainistes ? Les identitaires ? Les conservateurs ? Nous, la droite ? Quel est donc ce camp sans enseigne ? Nous ne sommes que des fantômes sans nom attachés aux mânes – et qu’un fantôme aime les mânes, voilà, après tout, qui est bien naturel.

Être attachés aux mânes procure déjà une surface, comparés à tous ceux qui n’en ont plus rien à foutre des ancêtres. Mais de cette surface, nous n’en faisons rien, nous la laissons évanescente comme un Esprit sain qui chercherait en vain à s’incarner. Nous communions ! Ah certes, nous communions. Dans nos dégoûts en commun. Nous n’aimons pas l’immigration, qui change trop violemment le visage et le cœur de notre vieille et chère patrie. Nous n’aimons pas qu’on nous donne des ordres, à nous, vieux mousquetaires Français, surtout s’ils viennent de Berlin (Berlin qui, au passage, passe toujours par la Belgique – aujourd’hui : Bruxelles – avant de gouverner Paris), de Washington ou de Londres. Nous n’aimons pas tellement la nouvelle morale humano-progressiste qui a remplacé notre vieux fond chrétien et viril, celle qui dégouline d’odes à la modernité, à l’égalitarisme, au sans-frontiérisme, aux nouvelletés, à l’individualisme, au « sociétal ». Nous n’aimons pas des masses l’Etat-Zombie, celui qui dévore désormais ses enfants, mettant que trop sa main dans nos poches pour financer on-se-sait quelle nouvelle gabegie, et nous aimons encore moins cet Etat quand il ne fait rien pour nos pauvres gens des périphéries et des campagnes. Nous vomissons en cœur une école qui ne transmet plus rien, une nature qui s’enlaidit et notre ancienne gloire qui s’affadit devant nous à mesure que le temps passe. Nous vomissons bien, pour sûr. Puis nous restons l’estomac vide. Déboussolés et turbides, il ne nous reste plus qu’à avaler notre vomis pour le vomir à nouveau : après Hollande, voilà Macron, en attendant sûrement le prochain.

Nous ne sommes plus rien de sérieux et nos quelques incarnations n’ont de nous que notre caricature. La droite d’Orléans d’un côté, composées de petits bourgeois médiocres, ceux qui, en définitive, n’eurent pas assez de facultés pour gagner mieux dans le privé et qui s’en retournèrent dans la politique. Ceux qui n’ont rien en tête sinon une calculatrice, comme dirait Buisson. « Pas touche au grisbi, salope ! » dit-elle à Macron en songeant à la CSG et aux « dépenses publiques ». Mais voilà donc sa seule réplique dans le film : quand elle veut dire autre chose, elle s’aperçoit que le déficit de sa culture est disputé par celui de son imagination. Elle n’a plus ni l’une ni l’autre. Alors, elle pose son cul dans quelques manoirs de la Sarthe ou quelques beaux appartements du 7eme parisien. Elle n’a rien à dire, mais le dîner sera toujours prêt pour elle, même si, pour l’heure, il s’agit d’une soupe. De l’autre côté, il y a les populistes. « Nous sommes le peuple ! » hurlent-ils en se prenant pour Lénine, ayant oublié que nous ne sommes plus à « l’ère des masses » qu’étudiait Gustave Le Bon, ni même que ses électeurs ne sont pas communistes. Le FN n’a pas de pif. Il sent mal, sauf la merde, et il ne parle donc que d’elle. Ceux qui y vivent votent dès lors pour lui, mais, fort heureusement, si la merdre croît, pour paraphraser un moustachu, elle n’a pas encore gagné de toutes parts. Durant cette campagne, le FN aura réussi l’exploit de conjuguer le pire de l’intellectualisme (« l’union des souverainistes de gauche et de droite », comme des intellectuels de salons avaient théorisé jadis l’union des communistes et des nationalistes), le pire du populisme (nous sommes le peuple ! A bas les élites ! Et vas-y que j’parle comme une poissonnière, bah dis donc !) et le pire du progressisme (kikou les petits cœurs de l’équipe Philippot, si mignoooonns). Exploit notable, qui nous rappelle cette dure vérité que les tenants de la décadence sont souvent moins décadents, à titre personnel, que ceux qui sont censés s’opposer, justement, à cette décadence.

Carnets de déroute, donc. Ils auront certainement quelques lecteurs. Espérons toutefois que je les arrête rapidement, car, Bon Dieu, malgré toutes ses turpitudes, je crois encore en ce foutu pays. Il y aurait tant à faire…

Ah…

Le vent se lève, il faut tenter de vivre !

On verra demain !

L’Etat zombie

Aux premières rencontres du Carrefour de l’Horloge, je fus gentiment convié à intervenir sur un sujet qui m’est cher aujourd’hui – celui, épineux, de l’État.

Je pus dès lors développer succinctement l’idée de « l’Etat zombie », dont je fais ici un compte rendu écrit à l’attention de tous ceux qui me le demandèrent.

1 – Je parlai de la question de l’État en France, au prétexte que cette question se pose avec plus d’acuité dans notre pays que sous d’autres tropiques. On a dit que, contrairement aux autres Nations, l’État, en France a existé avant la nation, tandis que, généralement, la nation préexiste avant qu’elle ne se dote d’un État. Par nation, vous pouvez entendre « peuple ». Cela peut paraître excessif ; disons plutôt que l’État et la nation en France se sont créés de façon concomitante. Cela fait de la France un Etat-Nation par excellence : l’État et la Nation étant à ce point chevillés charnellement dans l’Histoire qu’il semble que s’en prendre à l’État, pour un Français, c’est s’en prendre à la Nation du même coup.

2 – Sans entrer dans un long développement philosophique sur la nature de l’État, je me contentai d’en exprimer les objets, les sources de sa légitimité et les justifications de son existence. D’une manière générale, l’État est censé défendre des intérêts. Dans une conception marxiste, l’État est fondé pour défendre les intérêts de la classe dirigeante. Dans une conception nationale, l’État doit défendre les intérêts du peuple, ou des populations, ou des individus qui le composent, qu’il a l’honneur de présider. Par « défendre les intérêts », il faut entendre « garantir la survie et promouvoir la puissance ». Dans une conception hobbesienne, l’État trouve sa légitimité par la concorde civile, par la paix, qu’il établit dans la société, notamment en introduisant parmi les hommes l’ordre et la justice. En résumé, l’État trouve la justification de son existence dans la défense des intérêts du peuple qu’il permet, et dans la concorde civile qu’il assure.

3 – Le problème actuel, c’est que l’État (pour ne parler que du cas Français) a, absolument et systématiquement, inversé tous ses objets originels. Par voie de conséquence, il est désormais possible de s’interroger sur sa légitimité.

Je n’écrirai pas ici tous les reproches qu’il est possible d’émettre à l’État actuel. Ils sont connus : infantilisation du citoyen, désarmement moral et spirituel, fiscalité impossible, inflation législative, application méthodique en vue du changement de peuple, introduction des germes de la discorde civile par la société multiculturelle mise en place, interdiction de défendre son honneur, soit individuel, soit national, bureaucratie, lourdeur, absence de projet, etc. En somme, ni le peuple, ni l’individu, ne voit ses intérêts défendus par l’État : au contraire, il les voit menacés par lui.

4 – Nous nous retrouvons donc en face d’un État à son stade zombie. Les films sur les zombies font florès aujourd’hui, or, qu’est ce qu’un zombie ? Quelque chose autrefois bien portant, désormais mort, qui avance lentement, qui est lourd, qui ne ne pense plus, et qui n’a plus d’autres projets que de se retourner contre sa propre famille, ses anciens congénères, pour les dévorer. L’État actuel est zombie. Autrefois efficient, désormais lourd, incapable de penser, de se projeter, et dont l’unique objet, même s’il est inconscient, est de chercher à dévorer son propre peuple.

5 – Face à ce constat, une critique simpliste mais qui n’en demeure pas moins pertinente : « Ce n’est pas l’État qui est en cause, c’est ceux qui le président. Pourquoi incriminer le véhicule quand il ne s’agit que de la nullité du conducteur ? ». Façon de dire, changez de président de la République et de ministres, mettez Marine Le Pen, Philippe de Villiers, votre serviteur, Napoléon ressuscité ou Dieu le père, et tout pourrait entrer dans l’ordre. Réflexion d’une banalité confondante, à laquelle il faut répondre par l’Histoire : pourquoi un État est-il à son stade zombie ? D’abord, parce qu’il est mort.

Entendu que les morphologies politiques (la Citée, l’Etat-Nation, etc.) appartiennent à l’Histoire, alors il faut les inscrire dans une temporalité. Ce ne sont pas des « objets » absolus et éternels. Ils ont une jeunesse, un âge mur et une mort. L’Histoire montre des milliers de fois où des personnes de bon sens et de hautes capacités prirent le pouvoir à des moments où leurs empires étaient déjà moribonds. Ils parvinrent parfois à retarder l’échéance, mais ne renversèrent jamais la fatalité.

6 – Sans aller jusque là et ne pouvant, hélas, pas entrer dans les détails, il faut convenir que la réforme de l’État, à un stade où il est aujourd’hui à un niveau de complexité très élevée, que la corruption y règne, que ses ramifications sont partout et que son idée, en général, n’est plus soutenue, se révèle être d’une difficulté sans pareille. Quiconque prendrait le pouvoir sans avoir conscience que, face à un arbre qui est prêt à mourir (si l’on veut encore croire qu’il n’est pas déjà mort), il faille élaguer au maximum pour le voir refleurir, ne parviendrait pas à le diriger. Les nouvelles Lois qu’il ferait, les nouveaux règlements qu’il établirait, viendraient tous s’ajouter aux anciens et, tombant dans le tonneau des danaïdes, il en résulterait encore plus de lourdeur, d’incompréhensions et de complexité. A la tête d’un État zombie, pour le soigner, le diriger, il faut recourir au sécateur.

7 – Quoiqu’il en soit, ni vous, ni moi, n’avons le pouvoir, et nos amis qui espèrent un jour le prendre, n’en sont pas assurés. En attendant donc cette heureuse probabilité, si l’on souscrit à l’idée de l’Etat-zombie, il faut agir avec l’État comme on agirait en face d’un vrai zombie : il ne nous reste qu’à nous éloigner de lui, ou de lui tirer dans la tête.

L’obligation de penser le monde qui vient

Que l’on s’arrête un temps sur la politique française : on n’y trouvera que de la com. Les choses qui encore se font, se font, à la limite, à l’échelon local – à l’échelon, dirons-nous, communautaire. Pour le reste, c’est à dire au niveau national, il n’y a qu’une stricte application des élans de l’époque, laquelle obéit à une décomposition progressive de tous les acquis des siècles. Le Parti Socialiste au pouvoir, à la suite de l’UMP, détricote les fondamentaux de la France que nos grands-parents et parents ont connu : éducation, symboles, fonction publique, identité, autorité, culture, centralisation, etc. Cette politique effective de déconstruction semble être la seule possible au pouvoir, comme si elle obéissait à des impératifs qui appartiendraient à un déterminisme historique obligatoire d’intermède entre deux siècles. Quand à ceux qui briguent le pouvoir national, les Républicains et les Frontistes, leur rhétorique consiste à vouloir, justement, restaurer. Les uns et les autres veulent « restaurer l’autorité de l’Etat », « appliquer la laïcité telle qu’elle fut pensée en 1905 », « retrouver notre souveraineté nationale », « revenir à l’assimilation », quand il ne s’agit pas de « retrouver notre monnaie nationale » etc. Or, la politique des « re » est pure tautologie d’une nostalgie qui trouve, bien sûr, ses clients et ses électeurs en démocratie. Mais en fin de compte, il ne s’agit que de « com », car s’il peut être pratique de s’adresser à la foule des inquiets qui abondent toujours en périodes historiques  intermédiaires, et de s’adresser à eux à travers une redondance d’appels au passé, il n’en demeure pas moins qu’aucune politique pérenne ne peut se fonder exclusivement sur des « re ». Les exemples historiques – de Sylla, qui voulut refaire la Rome républicaine et aristocratique, à De Gaulle, qui voulut restaurer la France – montrent toujours que ces intentions ne peuvent être que passagères, et que les civilisations, comme les nations et comme les siècles, obéissent toujours à la maxime d’Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Or, l’Histoire est le fleuve par excellence.

Résumons :

1 – Nous vivons une période historique intermédiaire qui bientôt va finir, raison pour laquelle la déconstruction des fondamentaux de la France (déconstruction qui, en vérité, a déjà commencé il y a 1 ou 2 siècles) s’accélère particulièrement en ce moment.

2 – Nous entrons progressivement dans un nouveau siècle, avec ses propres conditions, temporalités, impératifs et nécessités.

3 – Les hommes politiques au pouvoir ne font qu’accompagner, consciemment ou non, cette décomposition du temps passé. Quant à ceux qui n’y sont pas, ils ne font qu’appeler à sa restauration qui jamais ne viendra, ou, au mieux, que pour un temps très court, comme les derniers soubresauts d’un mourant.

4 – Les intellectuels actuels n’ont comme seul objet de pensée la destruction du monde qu’ils connaissaient. C’est pourquoi le monde de l’intelligence passe tout entier « à droite », parce qu’il s’aperçoit du carnage et du changement mais se contente, comme les politiques, à le pleurer.

5 – La nécessité pour les intellectuels et les politiques d’aujourd’hui est plutôt de penser le monde de demain pour y projeter des volontés. Finis les « re » : il faut vouloir dans les nouvelles conditions possibles qui se mettent en place petit à petit.

J’imagine que tout ceci est très dur à avaler, car cela fait fi de nos affects et de notre tendresse pour un monde qu’il y a peu nous touchions encore. Pourtant, si l’on veut échapper au règne de la com et/ou de l’impuissance politique, il nous faudra faire le deuil d’un certain nombre de choses pour penser les meilleurs solutions afin d’en préserver d’autres.

J’ajoute qu’il ne s’agit pas là d’un fatalisme pessimiste ; au contraire : plutôt que de perdre son temps dans des combats perdus, une envie impérieuse d’affronter le monde qui vient.

A quoi peut encore servir la politique ?

Réflexion sur le temps présent, c’est à dire du temps qui presse.

Dans la période que nous vivons, je tiens que la politique, entendu au sens d’une force qui réglementerait nos vies individuelles, n’a non seulement plus de pertinence, mais surtout plus d’objet.

D’abord, d’un point de vue historique, les formes politiques que nous connaissions sont au stade de l’agonie. Il est possible de se battre pour maintenir en état les choses, mais ce faisant, nous ne faisons que gagner du temps ; nous ne pouvons inverser le processus.

L’Etat pourrait contraindre les hommes à « vivre-ensemble », les enfermer de force dans la circonscription nationale,  mettre le paquet dans l’Education pour former des Français pensant, sentant, s’exprimant tel un Gaulliste des années 60 ou un hussard noir des années 1900, que tout cela serait vain, nécessairement emporté par les flots des évolutions historiques, du monde en marche, du temps qui coule et qui bouleverse.

Pour s’en convaincre, il faudrait un livre entier d’arguments, et celui-ci arrivera, mais en attendant, il suffit aussi de regarder autour de soi, et, peut-être, de connaître un peu l’Histoire. Dans celle-ci, il n’y a point de schéma idéal et figé comme tel. Tout se transforme en permanence, selon des logiques connues. La vérité d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui. Il faut agir et penser selon les forces en présence et les potentiels possibles ; il faut, en un mot, se contextualiser, seul droit, finalement, à la pertinence.

J’aime l’exemple des Empereurs romains du bas-Empire. Contrairement aux idées reçues, ils ne furent point des décadents. Au contraire, la valeur d’un Marc-Aurèle, d’un Julien, d’un Septime Sévère, Claude II, Probus, Aurélien, Valentinien, Théodose, Dioclétien ou d’un Constantin, est d’un rare mérite. Ce sont des hommes d’Etat et des soldats hors pairs, peut-être supérieurs à des Auguste ou des Césars. Pourtant, ils combattaient et régentaient dans le vent. Par leur puissance et leur énergie, ils parvinrent à ralentir la mort d’un corps politique qui pourtant l’était déjà, l’Empire.

De Gaulle, le dernier des grands Français, avait tout compris. Dans les Chênes qu’on abat, dialogues avec Malraux, il reconnaît qu’il aura écrit la dernière page de l’Histoire de France, et il sait que ce qui n’est qu’une morphologie politique parmi tant d’autres, la France, était vouée à se transformer considérablement, comme l’Empire Romain du Ve siècle commença lui-même  à se transformer pour voir apparaître de nouvelles formes politiques, et, en quelque sorte, une nouvelle Histoire.

Désormais, à quoi sert donc la politique, si elle n’est plus qu’un théâtre d’ombres jouant au  pouvoir et rêvant à des restaurations impossibles ? Plus grand’chose, assurément. Toutefois, la politique a encore un rôle à jouer.

Si elle ne cherche qu’à retarder, qu’à restaurer, alors elle échouera, et le temps qu’elle fera perdre aux hommes sera catastrophique.  Mais elle peut envisager un autre objet : permettre l’accouchement du monde en germes en protégeant dans le chérubin ce qu’il y a de plus utile. Pour y parvenir, sa dignité sera de se retirer au maximum.

Les Européens, et parmi eux les Français, crèvent de déresponsabilisation. Quand leur corps politique était encore vivant et vivace, ils jetaient leurs yeux au Ciel et voyait l’Etat, qui les embrassait dans une puissance commune ; il les protégeait, et les projetait. Aujourd’hui, quand leur corps politique n’est plus qu’une fiction, et qu’ils n’ont plus par conséquent qu’une fiction d’Etat, ils persistent à jeter leur yeux au Ciel mais ne voient plus rien. Le Salut par la politique n’est plus ; mais, misérables qu’ils sont, il attendent, à cause d’une trop longue habitude, les genoux à terre et les mains suppliantes. D’où les angoisses actuelles, la turbidité, la nervosité qu’aucune force ne semble pouvoir épancher.

C’est que la politique s’occupe encore trop d’eux. Elle n’a plus la force du père, mais elle a gardé celle de la mère. Elle n’est plus qu’une assistante sociale qui doit « s’occuper de leurs problèmes », « écouter leurs préoccupations », « leur trouver du travail », « bien les soigner », et au final, bien les dorloter. Les hommes et les femmes de notre personnel politique ont pris le pli de cet état de fait ; celui qui gagnera l’élection sera celui qui rassurera le plus, comme s’il s’agissait d’un concours de la meilleure maman.

Le véritable intérêt de la politique serait de réparer cette situation, et non pas d’y souscrire. Il faudrait que la politique reflue d’elle-même, qu’elle arrête de s’occuper des hommes.  Que la politique cesse de se préoccuper de l’éducation des enfants, qu’elle arrête de maintenir des foules entières dans l’assistanat,  qu’elle ne se mêle plus de morale (démocratisme, droits-de-l-hommisme, vivre-ensemble etc.), qu’elle oblige même les individus à s’intéresser eux-mêmes à leur sécurité, et en quelques décennies seulement, les hommes, les citoyens, accoucheraient du monde nouveau, avec ses nouvelles formes d’organisation, ses nouvelles élites, ses sanctuaires, sa nouvelle morale et ses nouveaux desseins.

Laissez une province tranquille. Ne lui faites plus la morale. Ne l’assistez plus. Obligez là à se prendre en main. En somme, mettez Paris sous cloche de verre. Revenez quelques années plus tard : vous trouverez là des hommes qui s’en seront sortis, qui auront renouvelé leurs élites,  qui se seront organisés de telles façons qu’ils auront d’eux-mêmes chassés les perturbateurs ou les inutiles, qui auront trouvé comment avoir un intérêt économique dans la mondialisation et auront revivifié leur culture populaire et traditionnelle, etc. Ou alors, cette province sera morte, vidée de ses meilleurs habitants, et dans ce cas, c’est qu’elle vivait sous perfusion et qu’elle devait, historiquement, crever. Et à ce compte là tout est bien.

Revenez ensuite encore quelques décénnies plus tard, et observez un nouvel Etat regénéré qui  se fera fort de concentrer ces provinces et leurs nouvelles organisations dans une volonté commune. De là, il pourra s’appuyer sur des forces renouvellées et donc briller. Puis, quelques siècles plus tard, il dégénerera, et ainsi de suite. l’Histoire est fabuleuse.

De toutes façons, c’est exactement ce qu’il se passe actuellement. La politique n’a plus de volonté, car elle n’a plus de force ; elle n’est que velléitaire. Sa nature de père est morte avec De Gaulle, sa nature de mère n’en a plus pour très longtemps. Le seul souci, c’est qu’en ne le voyant pas, cette transition risque de se faire dans l’anarchie la plus complète, tandis qu’un homme politique avisé pourrait accompagner cette transition en sauvant au maximum ce qui pourrait l’être.

Les hommes ont besoin de liberté et de responsabilité. Par là, ils arrêteraient de courir après de chimères, et, se prenant en mains, ils s’organiseraient comme ils doivent s’organiser naturellement, car telle est leur nature. Il ne faut pas brider la nature et ce qu’elle porte en elle, il faut, au contraire, lui permettre d’accoucher en douceur.  Voici ce que serait encore, en ce début de millénaire, l’honneur de la politique.

Lettre ouverte à Michel Onfray

Cher Michel,

D’abord, Michel, permets moi d’être franchement familier. C’est qu’on a quelques amis en commun, et c’est surtout que tu fais, somme toute, un peu parti de ma famille. Voilà des années et des années que tes livres traînent sur la table du salon de mon père. Je crois les avoir tous vu passer, au moins depuis La politique du rebelle. Je ne compte pas les fois où l’on parla de toi au repas ; moi t’enfonçant, mon père te défendant, toi dont le parcours ressemble au sien, comme il ressemble à tant d’hommes de ta génération (ce qui explique une partie de ton succès). Jeune provincial éduqué à l’ancienne chez les bonnes sœurs et jeté d’un coup, à l’âge d’homme, dans le post-modernisme et ses valeurs hédonistes : un grand classique, presque un poncif générationnel. Tu me pardonneras donc, j’espère, le tutoiement et les quelques grossièretés qui vont suivre.

Michel, je t’ai longtemps pris pour un con. Un vrai con, comme les autres. Un petit moderne qui se piquait de penser. Un gros gauchiste de plus de l’intelligentsia médiatique. Un béat de 68, un progressiste, un athée militant, un droit-de-l-hommiste content de lui, un libéral-sociétal qui faisait encore des caprices de gosses pour obtenir, toujours, plus de droits. Liberté. Fraternité. Amour. Tolérance. Gentils immigrés. Méchants capitalistes. Et prout-prout.

Puis tu as évolué. Ça m’a un peu surpris, mais, très vite, j’ai été plutôt surpris de ma propre surprise, car j’aurais du deviner. Un nietzschéen obligé de frayer avec le Paris mondain, ça ne peut donner qu’un réactionnaire. Un jour ou l’autre, ça devait arriver. J’aurais du y penser. Du coup, je t’ai même rendu hommage sur mon blog (http://www.rochedy.fr/2015/04/michel-onfray-encore-un-effort.html). Je louais tes changements soudains de points de vue. Non seulement tu t’en prenais à ce monde décadent (je me permets le mot car tu te le permets toi-même en ce moment), mais en plus tu te payais le luxe de découvrir la pensée de la Tradition : l’immanence de la terre (avec un T majuscule ou minuscule), les valeurs archaïques de l’honneur, de la parole, de la droiture, de la force, etc. Tu découvrais même la pensée des cycles contre celle du progrès ! Quel progrès ! Je ne pouvais qu’applaudir. Bravo Michel. Rien à dire. Pour moi, tu n’étais plus un con.

Le problème Michel, c’est que tu as beau être sorti de la catégorie des cons, tu es entré dans celle des salauds. Finalement, c’est peut-être pire.

Avant de te dire pourquoi, autorise moi juste une petite remarque, gratuite et méchante. Elle n’est pas un peu tardive ton évolution ? Coucou Michel ! J’écoutais dernièrement, pour le plaisir, une émission d’une heure qui t’était consacrée en 1997. L’horreur absolue. En face de Finkielkraut, qui était ton interlocuteur et qui avait déjà pris pas mal de temps d’avance intellectuel sur toi, tu défendais encore toutes les libertés possibles et inimaginables, tu parlais du devoir des européens à accueillir le plus d’immigrés possibles, tu parlais des bienfaits de 68, notamment de la destruction du principe d’autorité, en particulier à l’école, et tu continuais Michel, tu chantais les lendemains égalitaires, tu bavais de sentiments moraux, tu pleurnichais comme les autres. C’était en 97 et c’était à gerber ! Tu étais encore un jeune gauchiste ! Et tu le fus longtemps. Et maintenant ? Eh ben Michel ! Oh, comme c’est étrange, maintenant tu pestes contre la médiocrité des politiques, de l’éducation nationale et de la culture, maintenant tu annonces que notre civilisation européenne est morte et qu’elle risque de se faire submerger par des méchants islamistes. Coucou Michel ! Réveil matin ! 2015, tu découvres que tes anciennes idées ont produit le monde de merde que tu vomis désormais. Dring dring ! Trente ans de retard. Rendez-vous loupé avec l’Histoire. 

Pareil pour ta philosophie dans ton dernier livre Cosmos Michel ! Là c’est grave quand même. Toi qui a commencé à réfléchir avec Nietzsche, voilà que quarante ans après tu retournes à lui. Tu redécouvres la métaphysique nietzschéenne de l’immanence. Moi, je l’ai lu à 15 ans et j’y suis resté. Toi, tu as erré pendant quarante ans pour t’apercevoir qu’enfin, c’était lui qui avait raison. Coucou Michel ! Quand au reste de Cosmos (très bon), bah Michel, c’est juste la philosophie des penseurs de la nouvelle droite, avec seulement quelques chichis et quelques prodomos que tu as encore besoin d’ajouter. Franchement Michel, tu as perdu un temps fou.

Tu pourrais m’objecter, comme on dit, vaut mieux tard que jamais. C’est vrai. Mais bon, en fait, on pourrait presque croire que tu es surtout un bon filou. Tu es toujours à la mode en quelque sorte. C’est habile. Quand la pensée à la mode était la pensée libérale (au sens américain, en Français : gauchiste), tu en étais un magnifique représentant. Maintenant que ça a basculé, maintenant que la société est devenue pessimiste et que ce sont plutôt les Zemmour qui cartonnent en librairie, tu te découvres réactionnaire. Habile ! Tu as raison en fait : en matière mondaine, littéraire et politique, rien ne sert d’avoir raison avant tout le monde, il faut avoir raison à temps. Même si c’est un peu tard.

Mais cela dit, je me plante quand je dis que tu es devenu réactionnaire. Le mot est mal choisi pour toi, car un réactionnaire, par définition, ça veut réagir. D’ailleurs, le problème vient de là, et c’est ce qui fait que tu es un vrai salaud.

Je te raconte juste une petite histoire avant de m’expliquer :

Dans ma petite vie, j’ai eu la chance d’avoir, comme tout le monde, des milliers de discussions. Des amis, des collègues de travail, des inconnus en soirée, la famille. Autour d’un verre, d’un café, ou juste dans la rue. Armé de mes idées et tandis qu’on s’aventurait à parler politique ou histoire, j’en ai convaincu plus d’un à propos du caractère profondément médiocre de notre post-modernité. Aujourd’hui, tu me diras, ce n’est pas bien difficile, mais pardonne moi quand même cet orgueil : je crois avoir fait plusieurs fois des noeux à la tête de bons petits gauchistes, ou simplement des indifférents, qui pensaient encore être nés à une époque formidable, joyeuse et pleine de vie. J’ai introduit le pessimisme dans leur petite tête gonflée de la vanité du présent. Mais souvent, alors que je voyais la bête enfin s’incliner et opiner du chef face à mes arguments, j’ai vu ce qu’il y a de pire au monde et ce à quoi je ne m’attendais pas : j’ai vu le fatalisme. Moi, tu comprends, quand je dis que nous vivons une époque de merde, c’est pour tout faire pour en changer. Au lieu de cela, j’ai vu des dizaines et des dizaines de personnes (et des jeunes notamment…), une fois d’accord avec mes sentences sur le temps présent, terminer la conversation par des réflexions du genre « puisque c’est comme ça je ne ferai pas d’enfants », « bah, on va mourir donc c’est pas grave », « tant pis quoi ». Horreur et damnation. Moi qui pensais toucher leurs cordes de la révolte, voilà qu’elles n’émettaient plus aucun son. Je crois que je préférais encore quand ils n’étaient que de simples béats un peu idiots. En fin de compte, je regrettais qu’ils voient clair.

Cette histoire terminée, je peux te dire pourquoi tu es en vérité un beau salaud. J’ai vu ta conférence à Nice, datée du 3 juin 2015. Je t’ai vu débiter, avec plaisir, les vérités sur la dégénérescence de notre civilisation. Puis tu as commis (par trois fois !) le pire des péchés contre la vie Michel, celui-là même contre lequel notre maître commun, Nietzsche, nous mettait en garde. Tu as dit, expliqué, justifié, qu’il ne fallait plus faire d’enfants. Tu as même fait applaudir toute la salle sur cette idée (et des femmes ! Je répète : des femmes !!). La civilisation européenne était morte, elle allait sans doute se faire remplacer, et il ne restait plus qu’à aller s’enfermer dans le jardin d’Epicure. Salaud. Triple salaud. Tu professes pendant quarante ans les idées qui ont conduit à cette déchéance, puis un matin tu te réveilles et continues à vendre des livres en disant que finalement tout ça sent la catastrophe, puis tu déclares que tout est foutu et qu’il ne faut même plus se battre ni faire d’enfants. Tombée de rideau. Boucle nihiliste. Salopard de première.

Michel, je te crois si intelligent que je ne te crois pas capable de ne pas voir le profond nihilisme dont tu fais état, et je te crois assez nietzschéen pour savoir que ce nihilisme est l’horreur absolue. Tu le sais Michel, la volonté du néant (consciente ou non) est à laisser aux autres, aux esclaves, aux êtres du ressentiment, ceux-là même que tu as souvent pourfendu dans tes livres. Alors pourquoi, Michel ?

On me dit que tu as voulu des enfants mais que tu ne pus en faire avec ta femme, malade et morte jeune. Je respecte profondément – je n’ai rien à dire. Mais Michel, toi le nietzschéen, je sais que tu sais qu’en vérité toutes nos pensées ne sont que des symptômes de notre propre vie, et, surtout, des tentatives de justifications de soi. Ça, je le sais, et tu le sais aussi (puisqu’à la suite de Nietzsche, tu l’as toi même écrit). Mais Michel, si tu le sais aussi bien, tu dois savoir que les grandes âmes parviennent également à réfléchir, de temps en temps, contre elles-mêmes (ci-contre disait Nietzsche). Penser contre soi. Ta vie n’est donc pas une excuse Michel. A dire qu’il ne faut plus faire d’enfants, tu ressembles à quelques uns de ces anachorètes des pires sectes chrétiennes d’antan, pleines de ressentiment et de haine contre la vie, tout ce que tu abhorres, tout ce contre quoi tu es censé t’ériger.

Voilà mon cher Michel. J’ai appris, compte tenu de tes évolutions, à être patient avec toi. Échappé du camp des cons, essaye de ne pas entrer dans celui des pires salauds, car entre un homme qui croit, même à de mauvaises choses, et un autre qui ne croit plus en rien, je pense que je préfère encore le premier. Et le pire, c’est que je suis sûr que toi aussi.

Bien à toi,

Le crépuscule, l’Islam et Houellebecq

Voilà longtemps que je n’ai pas publié sur ce blog. Le temps me manquait, mais je vais reprendre la parole peu à peu. En tout. C’est prévu, et ça arrive.

En attendant plus lourd, je romps le silence pour évoquer un peu le roman de Michel Houellebecq, « Soumission ». Traitant des sujets d’actualités aussi brûlants que l’Islam et la France, l’opportunité est on ne peut plus parfaite.

D’abord, je tiens à dire que tous les journaleuses, critiques mes couilles, littérateurs au bon cœur et hommelettes politiques, qui ont classé et catalogué ce roman dans la catégorie des rances et des zemmour sous prétexte « d’islamophobie », n’ont tout simplement pas lu le livre ou sont tellement bornés qu’ils ne parviennent même plus à comprendre ce qu’ils lisent. « Soumission » n’a rien d’islamophobe : au contraire, un homme, un véritable, a presque envie de se convertir à l’Islam à l’issu de sa lecture. Et c’est d’ailleurs là tout le problème.

Ce qui est visé dans « Soumission », c’est la France, c’est la République, et c’est même, d’une certaine façon, le christianisme. C’est l’âme européenne moderne (ou occidentale, pour ceux qui ne savent pas ce que ça veut dire, « européen ») qui est une nouvelle fois la cible de Michel Houellebecq, sans doute l’un des écrivains français les plus intelligents, ou en tous cas, à défaut d’être styliste, un des plus pertinents. « Soumission » retrouve le souffle, ou plutôt, justement, l’absence de souffle, de ses premiers romans, « Extension » et « Les particules », dans leur sévère et implacable critique de la modernité occidentale, de son épuisement déprimant, de son absence de perspectives, de son impossibilité d’être collée à un corps métaphysique vide et insignifiant. L’amour, le rapport homme/femme, la politique, l’économie, la culture, le spirituel : tout semble agonisant et insupportable en Occident, tout semble promis à la mort, tout semble bloqué, en un mot : impossible. Houellebecq est le grand écrivain de la description de notre décadence. Il restera pour cela, mais sa tâche, depuis « Les particules », est aussi de tenter de trouver une voie possible, une possibilité d’avenir, un chemin pour nous sortir de cette impossibilité et de cette dépression occidentales. On le sait, dans « Les particules », l’homme moderne finissait par résoudre les contradictions de la modernité et son invivable épuisement dans un horizon biotechnique qui voyait la génétique modifier à ce point les êtres humains que ceux-ci devenaient autre chose, afin de pouvoir continuer, un peu, à être. Dans « Soumission », l’homme moderne d’Occident, pour s’en sortir, ne va pas devenir autre chose, il va devenir l’Autre, en l’occurence, musulman : ce qu’il n’a jamais été et ce contre quoi il s’est longtemps battu. Mais ce faisant, il retrouvera un chemin, il retrouvera la vie, le sens du sacré, un rapport aux femmes à nouveau signifiant, des perspectives politiques, un monde entier dans lequel se projeter, lui qui, jusque là, incroyant en tout, clignait des yeux et tournait en rond.

En réalité, Houellebecq défonce tous les modernistes et déconstructeurs soixante-huitards convertis à la civilisation libérale dont a parlé Zemmour dans son « Suicide Français ». Il les défonce, montrant leur nullité et leur nature profondément nihiliste, mais les défonce à la Houellebecq, c’est à dire sans passion, sans aucune tentative de révolte, actant la mort et la puanteur et ne songeant pas une seconde à une possible résurrection. Pour cette raison, la lecture de Houellebecq, pour des mecs comme moi (c’est à dire de droite, ou, pour les gauchistes, « fachoos »), est tout à la fois réjouissante et profondément déprimante. Elle valide tout ce que l’on pense de cette civilisation pourrie par toutes les « bonnes âmes » modernistes, progressistes, libérales, démocrates (au sens de Tocqueville), humanistes (au sens de Kundera) et tchandalas gauchisants, mais elle nous dit aussi que nous ne pouvons rien n’y faire, que la gangrène a pris, que les métastases sont partout, qu’on ne guérira plus jamais. Aucun retour en arrière n’est possible, et nous les vivants, nous les traditionalistes, nous les hommes, sommes désormais trop peu nombreux pour revivifier le corps social de nos vieilles patries. Le christianisme, le nationalisme, notre identité, nos traditions, ont épuisé leur antique puissance. Adieu la beauté, l’amour, l’honneur, la force, la passion, la grandeur. Adieu, l’Europe.

Avec Houellebecq, on sait à qui envoyer la facture. Mais qui va payer ? Qui, puisque nous ne pouvons plus le faire par nous mêmes, peut nous « sauver » ? Dans « Soumission » on l’aura compris, ce sont les musulmans. Eux ont gardé encore un peu de sève. Un peu de vie. Ils peuvent redonner à nos société une colonne vertébrale, redonner à l’homme et à la femme un rôle qui les dépasse, nous rendre le sens de Dieu et de l’existence, nous donner un nouvel horizon politique (un empire romain méditerranéen), etc. Le palimpseste du livre de Houellebecq, ce qui est écrit entre les lignes, c’est que les musulmans peuvent faire revivre l’Europe et remplir à nouveau notre regard.

Le drame, c’est qu’il n’a sans doute pas tort. Mais cela soulève tout de même un sérieux problème : les musulmans peuvent faire revivre l’Europe, peut-être, mais uniquement en la biaisant totalement. Faut-elle qu’elle se soumette à ce qui n’est pas elle pour vivre encore un peu ? Voilà qui se conçoit, mais qui n’est franchement pas acceptable.

Que cela soit acceptable ou non, Houellebecq s’en fout complètement, et il a raison de s’en foutre, lui qui n’est un « locataire », qu’un observateur « irresponsable », selon ses propres mots. Mais nous ? Nous, nous sommes destinés à tout faire pour tenter de redonner un sens à ce que nous sommes, par nous et pour nous. Je sais qu’on crèvera à le tenter, et je ne sais si nous y parviendrons. Il n’empêche : l’honneur nous y oblige. Et après, après ! ma foi, si nous n’y arriverons pas, l’après sera de toute façon pour les autres, pour les flammes de l’enfer ou pour l’islam, ou pour les chinois, ou pour les lianes de la jungle, qu’importe.

Qu’importe après tout.

Quoiqu’il en soit, l’après nous sera de toute façon moins beau et moins noble.

Le visage d’Eric Zemmour

Il faut regarder le visage d’Eric Zemmour de ces derniers jours pour comprendre que quelque chose s’est passé. Que quelque chose est passé. Sur lui, et aussi, par lui. Je me rappelle son visage lors de ses premières années en tant que star médiatique : Zemmour parvenait, en toutes circonstances, à conserver son air bon enfant, ses yeux rieurs et complices, y compris avec d’infâmes invités à qui il venait juste d’assener deux ou trois vérités. Zemmour, c’était le gentil mec, le sympathique, le seul qui pouvait faire rimer réactionnaire avec débonnaire, celui qui n’était pas d’accord avec la guimauve de la pensée télévisuelle, mais qui terminait toujours en riant, comme si, au final, tout cela n’était pas si grave. On a beaucoup glosé sur la judéité de Zemmour qui seule, semblait-il, le protégeait dans l’espace médiatique, compte tenu de tout ce qu’il pouvait y dire. On a beaucoup entendu que si Zemmour avait été un catholique blond aux yeux bleus d’un mètre quatre vingt, il eut été catalogué comme « nazi » et aussitôt exclu du PAF. Je crois que l’essentiel n’était pas là ; sa longévité, il la tenait plutôt de son côté accommodant, de son air bienveillant : il la tenait de son visage souriant. N’importe quel personnage issu de son école de pensée (gaullo-bonapartiste, en somme : patriote), en face d’un BHL ou d’un Edwy Plenel, à l’écoute des mensonges des uns ou des naïvetés des autres, eut fini par sévèrement froncer les sourcils, par hausser la ton, par croiser les bras ou au contraire les déplier pour atteindre le nez de ceux d’en face. Pas Zemmour. Depuis 2003 qu’on le voit à la télévision jusqu’à aujourd’hui, jamais il ne fut grave, ou très rarement. On obtient tout avec une arme à la main disait Al Capone ; à la télévision, on obtient tout avec un sourire plaisant. Zemmour s’est battu des années contre la pensée moderne avec la meilleure des armes modernes, une arme féminine qui plus est : la gentillesse. Grâce à elle, il est passé par toutes les mailles du filet, on l’a gardé, on l’a fait intervenir, on ne l’a pas vu venir, et au final, il les a tous battus. La société a changé, la gauche morale s’est écroulée – quelque chose s’est passé – Zemmour a triomphé chez les téléspectateurs. Et c’est alors que quelque chose s’est aussi passé sur le visage d’Eric Zemmour. Je le regarde depuis plus d’une semaine, tandis qu’il écume les plateaux télé pour la promotion de son livre Le suicide Français. Son visage s’est durci subitement, il ne sourit plus, ou moins, et il affronte avec une gravité nouvelle les attaques de tous les prêtres médiatiques qui sentent bien que c’est encore par aménité que Zemmour a parlé de suicide plutôt que de meurtre, sans quoi ils eussent tous été sur le banc des accusés. Le visage d’Eric Zemmour s’est transformé. Il parle désormais sans légèreté de la mort de ce qu’il aime passionnément, la France, son pays, son enfance, et ses rêves de maréchaux napoléoniens éclaboussant de gloire la grande nation. Il sait que tout cela est mort et n’a plus envie de le dire en riant pour faire plaisir aux Ruquier ou aux Domenach. Il parle désormais d’autorité, car il sait que les Français – je veux dire : ceux qu’il reste – sont avec lui et partagent, sinon ses vues, au moins son désarroi. Zemmour n’a plus à jouer désormais, il est devenu grave, plus sombre, plus solennel ; médiatiquement, il n’a plus de visage bon enfant ; c’est un homme maintenant. D’une certaine manière, ce visage est l’heuristique de l’époque dans laquelle nous sommes entrés, car le temps de la dérision est passé, révolu par la réalité dure et violente ; le tragique reprend peu à peu ses droits sur l’Histoire et le temps des hommes revient.

Zemmour, sans conteste, en est un.