La Syrie et moi.

D’ordinaire, je sais qu’il ne sert à rien de se justifier. C’est même la première leçon à savoir pour une figure plus ou moins publique : avancer, continuer d’avancer, proposer sans cesse de nouvelles choses et ne pas laisser le temps aux commentaires. Ceux-ci, à l’ère d’internet, changent toujours à une vitesse impressionnante : untel dira ceci ou cela sur vous un jour, pour dire exactement l’inverse trois mois plus tard, en fonction de ce que vous lui aurez alors donné à manger. C’est si dérisoire que ça en en est grotesque. La seule chose importante étant de toujours créer un effet.

 

Mais, cette fois-ci, je ne vais pas suivre ma propre règle. Je vais me justifier, car de petites polémiques récentes m’ont affecté et j’ai lu tant d’absurdités qu’il convient peut-être que je m’explique.

Des gens mal intentionnés, ou innocemment ignorants, ou alors, sans le savoir, profondément vicieux, ne digèrent pas ce qu’ils estiment être « mon engagement syrien » de ces dernières années. Je vais donc essayer de dire le « pourquoi » de cet engagement qui a pu paraître excessif à certains.

D’abord, peut-être serait-il intéressant que les gens connaissent quelles sont mes inclinations et mes attirances depuis que je suis jeune. A 18 ans, je décidai de partir en Serbie, très proche du Kosovo (ville de Prokuplje) car un ami serbe m’en donnait l’occasion après avoir ouvert les yeux sur ce qui s’était passé en 1999. Cela peut paraître anodin aujourd’hui de partir en Serbie, mais il y a 12 ans, pour un jeune de 18 ans, c’était assez original. Quand j’étais très jeune, j’avais haï les serbes, j’avais détesté Milosevic et je me rappelle d’un jour où je m’étais mis à pleurer sur le sort des albanais du Kosovo au prétexte que l’on pouvait voir partout dans les médias qu’un génocide était à l’œuvre. Les plus jeunes ne connaissent pas cet épisode, mais, à l’époque, on parlait de centaines de milliers de morts dans les Balkans. La suite, on la connaît : ce n’était encore qu’une fake new destinée à précipiter une intervention occidentale, créer un Etat maffieux et islamique en plein cœur de l’Europe et pour pouvoir y disposer une belle base américaine. Je suis ensuite parti à plusieurs reprises en Serbie. Je m’étais attaché à de nombreux serbes sur place et je défendais cœur et âme leur cause, car je la croyais simplement juste. Cet épisode initial m’a profondément marqué.

Par la suite, j’ai fait des études de Relations Internationales et de géopolitique. L’un de mes rêves était d’être géopoliticien, car aussi loin que je me rappelle, je me suis toujours particulièrement intéressé à la diplomatie, aux conflits dans le monde – à l’international, comme on dit. Plus, en vérité, qu’à la politique française stricto-sensu. Je ne dis pas que c’est bien : je dis que c’est comme ça. Nous ne sommes pas maîtres de nos dilections et je ne vois pas ce qu’il y a d’infâmant dans celle-ci.

L’épisode serbe, comme je le dis, me marqua à vie. Tout ce que je considérais comme injuste et, surtout, tout ce qui pouvait, in fine, avoir une incidence désastreuse sur mon propre pays et mon propre continent, me faisait directement entrer dans une brûlante passion. La passion, si elle était assez commune dans la France politisée et chaude de l’époque, passe désormais pour de la folie ou de la démesure à l’ère d’internet, l’ère du cynisme et du sarcasme permanent.

Dès lors, par exemple, lorsque les trompettes de guerre sonnèrent en Libye, je devins à la minute très offensif. Je n’étais pas « connu » à l’époque, donc seul mon cercle proche pu le constater. En revanche, parce que, cette fois-ci, j’étais déjà plus grand, nous avions fomenté avec des amis de nous rendre en Libye. C’était avant le déclenchement des frappes contre Kadhafi, j’étais encore à Lyon, finissant mes études, et une connaissance pouvait éventuellement nous faire rencontrer quelques membres important du régime. Cette connaissance était en train de monter un petit groupe qui pouvait partir afin de protester contre la guerre qui s’annonçait et j’étais fiévreux à l’idée d’en être. Au final, cette délégation ne prit jamais corps, Kadhafi tomba, et nous vîmes la suite. Un Etat détruit, des millions de migrants en Europe, une nouvelle victoire pour les néo-conservateurs. J’étais fou. Ces salauds avaient encore gagné.

Peut-être trouvera-t-on stupide cette volonté juvénile « d’y aller », et sans doute l’est-elle. Alors, peut-être faut-il encore un peu entrer dans ma psychologie : depuis que je suis gamin, je suis à la recherche d’aventures ; je déplore d’être né dans un monde sans grande passion, sans mouvement, sans goût. Je veux « y aller » pour voir, pour sentir, pour vivre. Ridicule ? Peut-être bien, oui, mais quand je vois que certains me reprochent méchamment d’être parti l’année dernière au Donbass, je ne peux m’empêcher de penser que ces mêmes personnes, qui utilisent leur fric pour ne partir qu’en club Med ou dans des destinations touristiques convenues, n’ont pas de leçons à me donner. Oui, moi j’ai préféré claquer mon fric pour partir en Serbie, Donbass, Syrie, là où l’on peut sentir la guerre, entendre des bombardements à 5h du matin, parler à des gens qui ont connu des choses que nous ne connaissons que dans nos jeux vidéo, tenter de comprendre, de sentir. Dès que quelqu’un me propose de partir quelque part où les gens ne vont généralement pas, je fonce. Mes amis le savent bien. Je suis, sans doute, un peu trop romantique, à une époque qui ne l’est plus du tout. Tant pis.

Venons en donc à la Syrie. Dès le début du conflit, sans même ne rien connaître au pays, je me montrai très engagé sur la question. Encore une fois, ce conflit était pour moi dans la même veine que celui du Kosovo, de l’Irak, de la Libye, quelque chose qui, in fine, aurait des conséquences graves sur la France et sur l’Europe. Un jour, on me proposa de partir dans une délégation de parlementaires pour aller à Damas. Imaginez ! Je dis oui dans la seconde. Partir dans le pays qui connaissait la plus grande guerre depuis le début du XXIe siècle, y rencontrer son Président, faire un gros doigt d’honneur à tous les bien-pensants de la Terre, tout en croyant profondément « être dans le vrai » ou « faire le bien », à la fois pour le peuple syrien et pour son propre peuple (tant la destruction de l’Etat syrien aurait ajouté plusieurs millions de réfugiés et plusieurs milliers d’islamistes sur notre sol), rattraper ce que je n’avais pas pu réaliser en 2010, voilà qui ne pouvait qu’exciter mon approche romanesque de l’existence. Le reste, vous le connaissez, le selfie (pure provocation, à une époque où j’avais volontairement renoncé à la politique), le buzz, le vomi de tout le politiquement correct et quelques milliers d’insultes et de menaces de mort de la part d’islamistes.

Il se trouve que, par la suite, je retournais plusieurs fois en Syrie. J’y fis des rencontres bouleversantes, je m’attachai profondément à des gens sur place, et puisque j’étais désormais connu pour mon soutien au gouvernement légitime syrien, je continuai de polémiquer sur le sujet à chaque fois que je voyais des mensonges ou des menaces de guerre un peu trop pressantes dans les médias français, je réalisai un beau reportage sur des jeunes syriennes que je connaissais et que j’avais envie de montrer au monde. En somme, j’utilisais ma position pour défendre quelque chose qui me semblait juste, en me moquant de la diabolisation que cela me valait. Je m’arrête une seconde sur l’attachement personnel : il est facile, lorsque l’on a le cul en France, de prendre tout cela de haut, ou à la légère, mais, quand on aime, véritablement, des gens sur place, qu’on leur parle régulièrement, qu’on a peur pour eux et qu’on essaie vite de les appeler quand on voit dans les « news » qu’un bombardement ou un attentat vient de se produire, il est difficile de rester zen à l’écoute de bêtises. Seuls des êtres ayant perdu toute humanité ne peuvent pas comprendre ceci.

D’autant que, avec le temps, je m’aperçus qu’à l’instar des Syriens, je gagnais la guerre. Ceux qui ne connaissent rien à rien et qui font semblants d’être bien intentionnés à mon égard en disant, l’air innocent : « comme c’est dommage qu’il se soit grillé comme cela à cause de la Syrie » ne se rendent même pas compte qu’ils sont quasiment les seuls à, précisément, encore me griller. Peut-être est-il judicieux de rappeler à ces petits bonhommes que je ne suis pas fou, et que je passe – au passage – le plus clair de mon temps parisien avec des journalistes, des politiques, des « importants », et que justement je suis toujours frappé de voir comme désormais presque tout le monde (à part les pires gauchistes qui de toutes façons ne m’auraient jamais aimé) me donne raison ou passe volontiers sur le sujet. Les seuls qui ne me pardonnent pas cet épisode syrien sont les islamistes, les pires gauchistes, et, à ma grande surprise, des gens… normalement censés être de ma famille. Ceci explique mes réactions violentes sur le sujet, car je trouve ce triptyque (islamistes, gauchistes, et certains de mes « soutiens ») assez hallucinant à vrai dire. Et quand bien même auraient-ils raison sur une diabolisation accrue qui, fatalement, me chevillerait, je leur rappellerai juste, un, que leur premier mouvement devrait d’abord être celui de me défendre, non de m’enfoncer (l’intérêt d’une famille, ce que la droite française ne sait pas faire) ; de deux, que je ne songe plus à une carrière politique ; de trois, que je suis un grand garçon plutôt convainquant quand je m’y mets, et que si je souhaitais vraiment refaire de la politique, ils seraient frappés de voir comme cet épisode Bachar El-Assad ne ferait, in fine, que deux papier dans la presse pendant deux semaines, que je saurais très bien me défendre et que tout le monde en aurait rien à foutre.

Le pire étant que, contrairement à ce que certains me prêtent, je n’ai pas particulièrement d’affection pour le Président syrien, et encore moins pour le Régime syrien. J’ai défendu le principe séculier de l’Etat et le moindre mal dans la région. Comme je l’ai déjà dit, si je devais demain faire une conférence d’une heure pour parler des défaillances et des fautes du Régime syrien, je pourrais le faire parfaitement, sans doute même mieux que ceux qui s’opposent à celui-ci, car je connais désormais intimement le sujet, contrairement à eux. Simplement, c’eut été un peu ridicule de faire ceci à un moment où tout le monde le faisait, et où la priorité, pour la Syrie comme pour la France, était la stabilité de l’Etat baasiste. De plus, je déteste la posture obligatoire du cynique qui ne prend pas parti pour paraître plus intelligent, très rependue actuellement. Ce type de postures est vraiment « petit français ». Je crois que je préfère peut-être davantage les passionnés du camp d’en face, qui soutenaient les rebelles, plutôt que les demi-habiles qui croient être dans le vrai au prétexte qu’ils connaissent cette immense vérité (woouaa) selon laquelle « tout le monde a des responsabilités dans cette histoire donc ne faisons rien ».

Pour terminer, je perds peu à peu mes jeunes passions et j’ai enfin la chance de les terminer sur une victoire. Aujourd’hui, je ne dis presque rien de différent que ce que Macron dit (sans la moraline qu’il se sent obligé saupoudrer dans ses discours à propos de la Syrie, car il ne peut faire autrement). Depuis déjà quelques mois, mon implication dans le cas syrien se limite à quelques tweets par mois, ce qui est peu, même si cela paraît encore trop pour certains. Dans quelques semaines à peine, sauf évènement majeur, je n’en parlerai plus du tout. Je continuerais de voyager, oui, simplement parce que j’adore cela. Si cela contrarie certains, qu’ils s’abstiennent simplement de me suivre. Je ne suis pas parfait, loin de là, mais si je devais recommencer, je referais tout à l’identique, car au final, je préfèrerais toujours une passion parfois un peu déraisonnée à aucune passion du tout.

N’en parlons plus.

Amitiés,

Une réflexion au sujet de « La Syrie et moi. »

  1. Rien à ajouter. Ne changez rien.
    Comme certains, je ne peux ressentir de l’amour que si j’éprouve de l’admiration. Et il me faut l’avouer… je vous aime beaucoup. Et continuerai à vous suivre sans cesse, quelque soit la direction que vous prendrez. Parce que vous êtes libre, et sans compromission.
    Pour faire bonne mesure, et me retenir d’aimer trop, j’ai tout de même relevé quelques menues fautes 😉 … qui vous rendent encore plus humain, s’il en était besoin.

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