50 nuances de Costals

27/07/2014

Nota Bene : quand je dis « les femmes » ou « les hommes « , je veux bien sûr dire « ce que je crois être la majorité des (…) », car j’ai bien conscience que « tout le monde est différent », « qu’il ne faut pas faire d’amalgames », etc. mon cul sur la commode.

Le hasard a voulu que, tandis que je finissais le troisième tome de la série « Les jeunes filles » de Montherlant (j’en lis un par été depuis 2012 : le plaisir en est si grand que je le fais durer), je tombe sur la bande annonce du film inspiré par le roman « 50 nuances de Grey » de E.L James.

Impossible de ne pas tomber dessus, soit dit en passant, puisque je ne sais le nombre de filles, après m’avoir ô combien emmerdé avec ce roman, il y a deux ans, partagent désormais toutes cette vidéo sur leurs réseaux sociaux : 

Mister Grey est le cliché le plus parfait des fantasmes féminins, un poncif tellement caricatural, à vrai dire, qu’un homme ne peut s’empêcher de rire à sa description. Riche, puissant, charismatique, gardant toujours le contrôle, mais ! mais dissimulant une enfance difficile, un côté bad boy, une immense fragilité, une perversité sexuelle semble-t-il fascinante… mais ! mais ! mais ! Ce n’est pas tout : ce mister Grey va s’attacher à une fille qui n’est pas grand chose (mythe de Cendrillon), tomber complètement amoureux d’elle, lui être fidèle à jamais, et, surtout, cette fille va le faire changer. Ô niaiserie ! Ô bêtise ! 

Ainsi, ce que je jugeais exquise discrétion n’était que haine féminine pour la réalité ! La confiance par l’ignorance, voilà qui est essentiellement féminin. Elles élaguent dans un homme, dans un auteur, tout ce qui leur déplaît, tout ce qui n’est pas conforme à leur « Rêve ». L’athée, pour elles, est censé « chercher », le dur est censé être un tendre, l’euphorique est censé être un inquiet, la crapule est censée être un honnête homme.

Elles n’aimes pas des êtres réels, mais des fantômes ou des archétypes, et elles le savent. Et on s’étonne qu’elles soient maladroites ! Et elles s’étonnent d’être, à la fin, « déçues » !

Le démon du Bien, 3eme tome des Jeunes Filles.

Alors, comparaison n’est peut-être pas raison, mais la raison compare.

Il y a ce Mister Grey d’un côté, mirage fantastique pour les rêves de femmes, et puis il y a Costals, le héros des Jeunes Filles de Montherlant.

Costals est plus véridique, et il est même plus franc : 

C’est ce que vous devez comprendre. Attention à ne pas me préférer l’idée que vous vous faites de moi. Il faut me prendre avec mes dépendances : les écuries et les latrines.

Pitié pour les femmes, 2eme tome des Jeunes Filles.

Costals est un écrivain renommé d’une grande indépendance et d’une immense solitude, et c’est un chasseur. Il va de femmes en femmes et n’a que mépris pour elles, mais un mépris qui se mêle, comme de mise, d’une attirance irrésistible, et, presque, d’un véritable amour (il n’y aurait qu’un moderne pour s’imaginer que le mépris ne peut pas marcher avec l’amour). Costals est la version humaine, la version homme (avec un H ou un petit h) de mister Grey : lui aussi est riche, puissant, charismatique, fascinant, mais lui n’est pas fidèle, lui ne s’attache pas à une femme et rien qu’à elle, lui a le mariage et le couple en horreur, lui est d’une dureté, d’un cynisme et d’une immoralité parfois insoutenables. Mais les femmes l’aiment quand même, espérant plus ou moins secrètement pouvoir « le faire changer » pendant que lui rigole de telles velléités. Car le drame, pour les femmes, c’est que Costals est heureux comme ça.

D’ailleurs, la comparaison entre Grey et Costals me fait penser à un paradoxe qui est, crois-je, assez révélateur, bien que je n’ose pas aller chercher jusqu’au bout de ce que ce paradoxe suppose. Grey a peut être toutes les qualités d’un homme parfait pour les femmes, mais sexuellement, il veut leur faire du mal. Costals, au contraire, aussi misogyne qu’on pourrait croire, déclare ceci : 

Ce que je demande à une femme, c’est de lui faire plaisir.

Ce qui me fait immanquablement penser aux vers de Valéry, que j’adore :

Je sais où je vais,
Je veux t’y conduire,
Mon dessein mauvais
N’est pas de te nuire…

L’Insinuant, Poésies de Paul Valéry

J’arrête là. Mais quoiqu’il en soit, entre les niaiseries en cuir que sont ces 50 nuances de Grey et la formidable inspection de l’âme humaine, tant féminine que masculine, que sont la quadrilogie des Jeunes Filles, « il n’y a pas photo » comme dirait l’autre… Mais peut-être qu’en vérité l’un n’est pas si incompatible que ça avec l’autre. Peut-être même que pour bien comprendre le pourquoi du comment d’un Grey, il faut écouter Costals, ses dures vérités et ses cinquante nuances à lui. 

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